AGAPES FRANCOPHONES 2023
Andreea-Roxana DOBRESCU Université de l’Ouest de Timișoara, Roumanie 162 continuité généalogique. Or, dans des situations-limite, comme Coatalem l’illustre dans ses deux romans, le bagage héréditaire de la famille tourne autour de la perte, du Deuil, du silence qui pèsent lourd sur le présent et qui menacent de rompre de lien filiatif. C’est dans ce contexte que l’auteur-narrateur décide de couper la transmission de cette tare héréditaire et de modifier la nature de l’héritage qui sera transmis à la postériorité : […] mon père ne changerait pas d’attitude, il fallait me résoudre à aller seul en Allemagne, au camp de Dora, l’épicentre de la déportation de Paol, je ne pouvais plus faire autrement, et cherchant à me dégager des reproches ou des incompréhensions j’étais pareil à un pilote d’aérostat qui, pour prendre de l’altitude et voler à l’air libre, doit lâcher ses sacs de lest… (PF, 100) La prise de distance avec la famille marque un premier pas dans le processus d’autonomisation, dans le détachement nécessaire pour que le Moi agisse en accord avec ses pulsions et sa conscience affective. Au lieu du silence, le narrateur du roman La part du fils choisit la parole, au lieu du renfermement sur soi, l’ouverture sur le monde, au lieu de passer sous silence, verbaliser le Deuil, au lieu de l’abandon, de la trahison, l’(en)quête. Par ses décisions de s’engager sur le chemin de la liberté et de la libération, le narrateur commet un délit aux yeux de sa famille qui le condamne : « Ses yeux déjà ne me voyaient plus. Il baissa la tête. Il portait encore le poids de tout. Nous étions toujours au commencement et sa souffrance était bien là, vive, résurgente. Pourquoi étais-je le seul de ses enfants à désobéir ? Écrivain ? La belle affaire ! » (PF, 203-204). Évalué en tant que délit par les autres membres de la famille, le retour dans le passé est en même temps une transgression enregistrée par la famille qui va réussir finalement à se débarrasser de l’expérience traumatique de la perte, à dépasser le deuil pathologique et à reconfigurer sa structure relationnelle : « Ayant finalement adressé à ma famille le dossier de mes recherches, y insérant le dernier témoignage venu de Plomodiern, je reçus en retour de la part de mon père un courrier avec ses souvenirs, auquel s’ajoutaient les photocopies de trois attestations […] » (PF, 259). Afin de dépasser le trauma et de développer la capacité de ce qu’on appelle résilience (du point de vue psychologique du terme), les individus se retrouvent dans la difficulté de digérer les événements tragiques et de trouver les mécanismes de réparation adéquats. Or, pour fixer ce qui a été endommagé, il
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