AGAPES FRANCOPHONES 2023
Délit(s) politique(s) et crime(s) contre l’humanité chez Jean-Luc Coatalem 163 faudrait se retourner à la source du malheur, poser des questions, trouver des réponses, tourner autour de ce qui représente l’évènement tragique. Le risque de cette transportation du sujet dans le passé est bien considérable car l’exercice de réparation peut rapidement entraîner une réactivation du trauma, une régénération encore plus violente de ce qui avait été passé sous silence : « Revenir vers les hiers et les autrefois aurait ravivé sa douleur, et nous ne le voulions pas. » (PF, 35). Il s’agirait donc d’un retour dans le passé dont les réverbérations se prolongent dans le présent et menacent aussi le futur. C’est ainsi que, n’ayant pas surmonté le choc de la perte, enfermant sous silence le passé, les relations familiales s’altèrent visiblement jusqu’au point de ne plus permettre le transfert de l’information identitaire. C’est dans ce contexte que l’auteur- narrateur de Coatalem, conscient du danger de sa démarche récupérative, se risque à une interrogation de la mémoire traumatique en vue de la transformer en mémoire thérapeutique. Or, comme Davoine et Gaudillière l’affirment, le processus de remémoration conjugue l’histoire individuelle avec l’Histoire collective, comprenant par cela que ce que nous racontons est la transmission d’une information passée d’une génération à l’autre (2004, 40). Par ailleurs, l’examen de la mémoire individuelle et familiale déclenche inévitablement une auscultation de la mémoire collective dans l’espace de laquelle les événements historiques significatives s’articulent. Prenant comme point de départ les idées de Freud sur ce sujet, Alexandre Dachet et al . considèrent que pour éviter les possibles resurgissement traumatiques, il est nécessaire de construire un espace tiers, thérapeutique qui permet l’activation d’un nouveau system réactionnel et l’inhibition de la mémoire traumatique (2019, 119-120). Chez Coatalem, l’espace thérapeutique prend forme par la « distanciation » de l’espace familial où les traces mnésiques du passé traumatique sont bien actives, mais enfouies sous le silence qui fait barrage. Dans ces circonstances, l’auteur-narrateur va construire un univers propre, censé mettre de l’ordre dans le désordre à travers une (en)quête identitaire où mémoire individuelle et mémoire collective dialoguent pour guérir les traumas du passé. S’attardant sur la trace mnésique des événements traumatiques, Éva Weil considère que les catastrophes historiques impliquent des troubles de remémoration, la
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