AGAPES FRANCOPHONES 2023
Andreea-Roxana DOBRESCU Université de l’Ouest de Timișoara, Roumanie 164 mémoire individuelle de la tragédie se construisant en étroite liaison avec la mémoire collective (2016, 489). Parti sur la trace de ses parents, l’auteur-narrateur consente à l’auscultation de la mémoire collective, mais il ne se limite pas à interroger ceux qui aurait pu connaître quelque chose sur sa famille, sur ces figures disparues. En guise d’archéologue, il fait preuve d’un travail méthodique admirable, organisé autour de ce qui sera son arsenal documentaire : témoignages, photographies, récit de guerre, constats de la police, correspondance de guerre, archives de guerre, mémoriels de guerre, voyages dans les anciens espaces de la terreur, etc. : « J’étais là pour l’accompagner à rebours, le tenir à bras-le-corps, lui rendre ses contours et son allure. Un petit-fils devenu archéologue. » (PF, 22). Récit documentaire et documenté à la fois, l’enquête se construit suivant une logique progressive : de l’analyse des sources informatives, à la sélection du matériel documentaire qui sera ensuite comparé et vérifié par la confrontation mémoire individuelle-mémoire collective, ainsi que par les observations in situ . Pour parler d’acceptation, d’intériorisation et de dépassement, il faudrait d’abord comprendre l’origine de l’événement traumatique, l’explorer, le détailler, réussissant ainsi à en mesurer les effets. Thierry Bokanowski soutient que le traumatisme est la traduction psychique du choque que l’individu ressente à la suite d’un événement à grand impact négatif sur le plan mental (2005, 891). En vue de comprendre le trauma du père Pierre, resté sans repères identitaires une fois Paol arrêté par la Gestapo et le trauma du déracinement territorial et identitaire, le malaise d’être à jamais « [l]e fils de l’homme invisible » (DRA, 38), « ce fils de personne » (DRA, 40) de Bouk, le narrateur se lance dans une investigation minutieuse. Si l’univers diégétique est peuplé par la description des événements historiques catastrophiques (la Seconde Guerre mondiale, le régime politique des Khmers rouges au Cambodge), cela fait preuve d’une technique qui vise à dévoiler la micro- histoire à travers la macro-histoire, le trauma individuel par le biais du trauma collectif qui le contient. Dans l’absence d’une documentation suffisante, sous le poids d’une mémoire qui trahit et qui cache des secrets, l’auteur- narrateur, en archéologue, décide de s’engager dans une exploration territoriale censée compléter les trous informationnels de son enquête. En nous appuyant sur la théorie de Michel de
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