AGAPES FRANCOPHONES 2023
Délit(s) politique(s) et crime(s) contre l’humanité chez Jean-Luc Coatalem 165 Certeau qui considérait l’espace un lieu pratiqué (1990, 173) qui garde la trace du parcours, de l’existence de l’individu, nous considérons que le récit envisage les possibilités d’un voyage susceptible de récupérer le passé, incrusté dans la matérialité même de l’espace. De plus, le choix de la destination du « voyage » n’est jamais au hasard chez Coatalem. Ses points d’intérêt sont surtout les espaces à forte composante affective, les espaces censés préserver l’Histoire et favoriser la récupération du passé. Or, le contact direct avec le passé historique et, implicitement familial, se produit surtout dans les sites historiques dont l’existence même représente une remémoration du passé, une matérialisation des catastrophes de l’Histoire. Pierre Nora confirme la cristallisation de la mémoire à l’intérieur de ce qu’elle appelle « lieux de mémoire », attribuant un rôle de continué historique à ce type de topos (1989, 7). La conservation du passé dans un lieu de mémoire s’explique par l’existence d’un espace-temps tiers qui n’obéit pas aux règles de la chronologique et qui existe au-delà du visible. Le voyage effectué par le narrateur du roman La part du fils permet une infiltration dans ce passé, inaccessible autrement, incorporé dans la structure matérielle de l’espace. C’est seulement l’expérience sensorielle et, à la fois, affective qui peut (re)activer un temps passé que le narrateur vit avec intensité, se transformant en témoin de l’Histoire et des événements tragiques : Et, du coup, dans l’atmosphère étrange, tout revint là encore, dans une coprésence des temps, imprégnant chaque centimètre de mur, de lambris, de moellon, à croire que le passé était emprisonné, coagulé, comme une scène que chaque atome de pierre aurait enregistrée, qui ne demandait qu’à être ravivé pour peu qu’on y fût sensible […] les nervis de la Gestapo tentaient de le ceinturer […] Et dans la confusion, l’empoignade et les coups, j’avais crié à Paol qu’il s’en dégage, maintenant ou jamais, sinon la machine le broierait […] (PF, 210) Dans le roman Le dernier roi d’Angkor , le narrateur insiste sur la même idée de compression, de condensation du passé historique que l’espace réussit à encapsuler et à protéger contre l’altération chronologique : Je poursuivis sans encombre ma visite et fis quelques photos. Derrière, la façade orientée nord-est se révélait plus austère. Et même si du temps avait passé, que les bâtiments avaient connu un autre destin, on percevait encore la tristesse des lieux comme si le désespoir de ces centaines d’orphelins avait imbibé jusqu’à la pierre de la statue, les buissons, les allées arrondies, le ciel de Morangis. J’étais chez Bouk. (DRA, 138)
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