AGAPES FRANCOPHONES 2023
Andreea-Roxana DOBRESCU Université de l’Ouest de Timișoara, Roumanie 166 L’expérience du contact physique avec la structure matérielle de l’espace permet donc une insertion dans l’espace- temps d’autrefois, suspendu dans un présent qui le contient et qui y offre l’accès seulement par une immersion totale, complète, jusqu’à ce que le sujet ne soit plus capable de distinguer entre présent et passé, entre vécu et imaginé, se laissant porter par un monde qu’il découvre de manière presque inconsciente. C’est ainsi que l’auteur-narrateur réussit à « visualiser » les catastrophes du passé et à « vivre », parfois avec intensité, ce que les victimes des atrocités de l’Histoire avaient expérimenté. De cette manière, il est capable de comprendre la nature de ce trauma qui n’est pas individuel, familial, mais collectif, historique. Dans La part du fils , après avoir touché « l’os de [son] histoire » (PF, 202), après avoir écouté des enregistrements des détenus, leurs voix percutant l’atmosphère sinistre des mémoriels de la guerre, ne pouvant plus supporter l’écho de ce passé, le narrateur quitte cet espace qui le fait « sentir » la violence de ces crimes : Ici aussi, ici surtout, quelque chose d’indéfinissable stagnait, qui reculait si l’on voulait le saisir, s’évaporait si l’on était trop près, mais se reconstituait aussitôt, derrière, devant, entre les rails et le crématorium, et planait en un nuage toxique, émanant de la terre, rampant et haletant sous les arbres en lisière, derrière chaque porte : l’irradiation de l’horreur qui, des années après, vous terrassait encore, à votre tour dépossédé et périssable. (PF, 234-235) Le détour dans le passé par l’entremise d’une enquête soucieuse de se tenir au plus près du réel et de tout documenter explique l’insistance de Coatalem sur les événements historiques, générateurs des traumas familiaux. Au long de ses voyages, l’auteur-narrateur, en historien-archéologue de sa famille, s’attarde avec la précision d’un documentaliste sur la description du contexte historico-politique dans lequel les deux victimes, son grand-père et Bouk, ont vécu. Qu’on parle du traitement des détenus dans la période de la Seconde Guerre mondiale ou bien du destin de ceux qui avaient été forcés de quitter leur pays natal et de s’enraciner dans un nouveau « pays d’accueil » pour échapper à la violence des Khmers rouges, le récit n’est pas privé de la technique du détail. D’une part, la description sert d’instrument pour l’ancrage du récit dans le domaine du réel et, de l’autre part, de cette manière, elle réussit à recréer l’atmosphère de terreur et à expliquer les mécanismes psychiques déclenchés par le trauma.
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