AGAPES FRANCOPHONES 2023
Salma LAHRAOUI Université Mohammed V de Rabat, Maroc 200 retrouvent ensuite nominatives. Nous pensons ici à Chérifa qui occupe le devant de la scène dans le premier mouvement. Dans son essai Assia Djebar. Écrire, Transgresser, Résister, Jeanne-Marie Clerc revient sur la condition de la femme algérienne dont la voix est condamnée au silence. En rapprochant l’invisibilité de son corps à l’étouffement de sa parole, elle explique que : De même, […] qu’elle ne doit pas être vue, de même la femme algérienne, explique Assia Djebar, ne doit pas être entendue ni par le timbre de sa voix, toujours retenu et limité au chuchotement, ni par l’expression de ses sentiments personnels puisque les convenances sociales lui interdisent de dire « je ». On peut penser qu’il s’agit là d’une autre manière de l’occulter en l’enfouissant dans le silence. (1997, 45) De cette citation, nous pouvons facilement dégager la prohibition qui enserre la parole féminine. C’est une interdiction, devrons-nous le signaler, qui s’inscrit sous une double bannière. En témoigne les deux propositions négatives unies par la conjonction de coordination « ni » : « la femme algérienne […] ne doit pas être entendue ni par le timbre de sa voix, toujours retenu et limité au chuchotement, ni par l’expression de ses sentiments personnels » (Clerc 1997, 45). En effet, ce procédé de rejet instaure deux conditions qui privent irrémédiablement la femme « de toute possibilité d’expression de soi » (Clerc 1997, 55). Il s’agit d’assiéger sa voix en retenant ses mots et ses sons afin d’étouffer ses émotions, ses désirs, ses joies et ses peines. C’est un processus de privation que trahit aussi bien l’emploi de l’adjectif « retenu » (Clerc 1997, 45) que la locution adjectivale « limité au chuchotement » (Clerc 1997, 55). Le rôle de ces éléments grammaticaux est de représenter la condition oppressante dans laquelle on renferme la femme algérienne. Pris dans ces chaînes massives, polies par les normes sociales, culturelles et religieuses, le sujet féminin ne demeurera pas pour autant enfoui sous les décombres de tant d’années de mutisme et demutilation. Sur la scène littéraire postcoloniale, son autonomie se développera, l’avènement de sa parole progressera et sa voix sera réhabilitée. Il s’ensuit que la parole féminine se mettra, à son tour, sur les sentiers de la libération. Dans L’Amour, la fantasia , c’est le personnage Chérifa qui le confirmera. C’est au début du fragment « Clameur » que Chérifa est présentée puis nommée. Il nous semble essentiel de reproduire, pour l’importance qu’il revêt à l’avancement de notre réflexion, le passage la dévoilant :
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