AGAPES FRANCOPHONES 2023

De quelques (tentatives de) transgressions culturelles dans L’Amour, la fantasia d’Assia Djebar 201 C’est elle, la bergère de treize ans, la première fille des Amroune, elle que les cousins, les voisins, les alliés, les oncles paternels accusent de se prendre pour un quatrième mâle, en fuyant le douar et les soldats français, au lieu de se terrer comme les autres femelles ! Elle a donc erré, elle s’est accrochée aux arbres durant la poursuite interminable. […] Elle s’appelle Chérifa. Quand elle entame le récit, vingt ans après, elle n’évoque ni l’inhumation, ni un autre ensevelissement pour le frère gisant dans la rivière. (LALF, 175-178) Nous pouvons lire dans cet extrait la présence d’un narrateur hétérodiégétique perceptible à travers le recours à la troisième personne du singulier pour désigner Chérifa comme un personnage-conteur. Dans ce sens, le groupe nominal « le récit » est intéressant à deux niveaux. D’un côté, il renvoie à l’histoire de Chérifa nettement identifiée grâce à l’article défini « le ». D’un autre côté, il connote l’idée de raconter ou de narrer puisqu’il renvoie à une « relation orale ou écrite de faits » ( Le Petit Robert 2016, 2142). Cette dernière remarque se trouve renforcée par l’emploi du verbe « évoquer » qui, à son tour, permet d’insister sur l’idée de l’attribution de la parole à Chérifa. C’est une voix à travers laquelle sont convoquées et réunies d’autres voix féminines emplissant ainsi la scène romanesque. C’est ce que laisse transparaître, avec de nombreuses figures imagées, le fragment suivant : Elle a entonné un long premier cri, la fillette. Son corps se relève, tache plus claire dans la clarté aveugle ; la voix jaillit, hésitante aux premières notes, une voile à peine dépliée qui frémirait, au bas d’un mât de misaine. Puis le vol démarre précautionneusement, la voix prend du corps dans l’espace, quelle voix ? (LALF, 176-177) Dès le début nous apercevons que le thème de la voix est omniprésent dans l’extrait. Remarquable par ses occurrences multiples, il se mue selon l’intensité des sentiments éprouvés par son émetteur. Le premier qui apparaît est identifié comme appartenant à « la fillette » qui, nous le devinons, n’est personne d’autre que Chérifa. D’ailleurs, toute la première partie de ce passage lui est consacrée. En effet, nous distinguons un narrateur hétérodiégétique qui fait retentir la voix perçante de ce personnage féminin. Rappelons que ce son qu’il émet découle d’un sentiment de douleur intense provoquée par la perte de son frère. Force est de constater que la narratrice prête à cette voix un grand intérêt qui attise fortement notre curiosité par le choix

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=