AGAPES FRANCOPHONES 2023

De quelques (tentatives de) transgressions culturelles dans L’Amour, la fantasia d’Assia Djebar 205 aphone. Afin de l’extérioriser, elle émet des sons indistincts. Les deuxièmes, quant à elles, sont caractérisées par leur condition de prisonnières. C’est un enfermement physique qui ne les épargne pas du malaise psychique manifeste à travers le sentiment de peur. L’intensité de celle-ci est rendue par la personnification : « l’angoisse aux yeux flous » (LALF, 176). Attribuant un trait humain à une réalité abstraite, ce procédé exprime ici l’impossibilité d’identifier les craintes des sœurs. Il dévoile, ainsi, la difficulté qu’ont ces cloîtrées à exprimer leurs affres. Enfin, les dernières sont décrites comme des muettes agissantes. Plusieurs éléments nous permettent de faire avancer ce postulat. Tout d’abord, la locution adjectivale « bouches béantes » (LALF, 176) peint l’état d’inertie et d’étonnement profonds « des vieilles du douar » (LALF, 176). Ensuite, les gestes qu’elles accomplissent face à l’annonce de la mort d’un sien ne sont pas anodins : « mains décharnées, paumes en avant » (LALF, 176-177). Signe d’invocation, ils montrent qu’elles se contentent de prier. Nonobstant, il faut dire que la convocation de ces trois voix féminines n’est pas fortuite. Il s’agit pour la narratrice de montrer que le silence imposé – par peur ou par contrainte – à ces femmes n’empêche nullement Chérifa de crier haut et fort la perte de son frère. Sa voix éclate et s’élève illuminant le ciel tel un explosif déflagrant. 2. Corps féminin et patriarcat algérien Dans L’Amour, la fantasia, le constat d’une existence corporelle se retrouve indissociablement lié à la prise de conscience du joug des lois patriarcales algériennes et françaises qui mortifient le corps féminin, le voilent et le subordonnent. De ce fait, la libération de celui-ci est importante pour Djebar dans la mesure où il se trouve être l’expression la plus tangible de la réhabilitation d’une entité morcelée. Le corps est, donc, crucial dans la subversion d’une loi qui maintient la femme dans l’ombre. Le langage corporel lui permet d’afficher les marques de la répression et, de ce fait, de déstabiliser le système oppressif, mais aussi de revendiquer l’espace du désir perçu comme essence de l’existence. Il s’ensuit que dès le début du roman, la narratrice tente de se tracer dans l’obscurité de la tradition, un chemin qu’elle s’obstine à éclaircir avec la prétention de briser les barrières qui obstruent son émancipation. Force est de constater qu’elle s’interroge dès les premières pages sur les interdits de la

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