AGAPES FRANCOPHONES 2023
De quelques (tentatives de) transgressions culturelles dans L’Amour, la fantasia d’Assia Djebar 209 comme une force féconde. Une fertilité perceptible à travers les multiples tentatives de la femme d’appropriation d’une capacité d’agir à l’encontre des proscriptions qui entravent son émancipation. C’est un processus motivé par la volonté d’atteindre une certaine prise de conscience de l’existence de soi et du monde extérieur. Il s’ensuit que le désir ne correspond pas uniquement à une capacité d’actions, mais c’est aussi un espace de connaissance et, forcément, d’expression ainsi que de transmission des sentiments. Notons que les trois se réalisent essentiellement au contact de soi avec l’autre. Dans un contexte qui remet en question « l’idée d’échange et de réciprocité entre les deux sexes » (Rocca 2004, 17), la femme se retrouve condamnée à revendiquer ces espaces. En effet, dès le début de L’Amour, la fantasia nous remarquons que « ce manque de communication dans la société entre la femme et l’homme » (Rocca 2004, 17) est omniprésent. En effet, nous pouvons le repérer dans l’épisode de la censure de la lettre par le père. Le passage suivant souligne les principales péripéties de cet incident : À dix-sept ans, j’entre dans l’histoire d’amour à cause d’une lettre. Un inconnu m’a écrit ; par inconscience ou par audace, il l’a fait ouvertement. Le père, secoué d’une rage sans éclats, a déchiré devant moi la missive il ne me la donne pas à lire ; il la jette au panier. L’adolescente, sortie de pension, est cloîtrée l’été dans l’appartement qui surplombe la cour de l’école, au village ; à l’heure de la sieste, elle a reconstitué la lettre qui a suscité la colère paternelle. Le correspondant mystérieux rappelle la cérémonie des prix qui s’est déroulée deux ou trois jours auparavant, dans la ville proche ; il m’a vue monté sur l’estrade. Je me souviens de l’avoir défié du regard à la sortie, dans les couloirs du lycée de garçons. Il propose cérémonieusement un échange de lettres « amicales ». Indécence de la demande aux yeux du père, comme si les préparatifs d’un rapt inévitable s’amorçaient dans cette invite. Les mois, les années suivantes, je me suis engloutie dans l’histoire d’amour, ou plutôt dans l’interdiction d’amour ; l’intrigue s’est épanouie du fait même de la censure paternelle. Dans cette amorce d’éducation sentimentale, la correspondance secrète se fait en français : ainsi, cette langue que m’a donnée le père me devient entremetteuse et mon initiation, dès lors, se place sous un signe double, contradictoire... (LALF, 12) De nombreuses problématiques jalonnent cet extrait mais toutes convergent vers l’idée de la prohibition d’un espace d’échange entre la femme et l’homme. Dans cette optique, une première figure agençant cette interdiction apparaît. Il s’agit du père. Le champ lexical de l’autorité paternelle se développe dès la deuxième ligne notamment à travers la phrase : « Le père,
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