AGAPES FRANCOPHONES 2023
Sonia DOSORUTH Université de Maurice, Maurice 220 régime en place car « …on entendait, ici ou là, jusque dans les coins reculés de l’île que des esclaves parlaient de Furcy… il fallait déporter Furcy hors de Bourbon » (AEF, 65). On essaie par tous les moyens de procéder à une désindividualisation graduelle de ce personnage, ce qui accentue le brouillage identitaire, le premier étant le fait que Furcy n’avait pas de nom de famille. Comme le précise Florence Burgat : « La servitude de l’esclavage a pour caractéristique le fait que l’individu soumis est tout entier le bien d’un autre, corps et âme pourrait-on dire ; ce qu’il a de plus en propre devient le propre du maître. » (1998, 11). René Wellek et Austin Warren disent d’ailleurs que « le nom propre des personnages est le premier stade de leur individualisation. Chaque “appellation” donne vie, anime, individualise » (1971, 306-307). Mais transgresser et désobéir aux ordres s’apparentent au fait d’être en marge de la société et de ses diktats. La transgression de Furcy a une portée révolutionnaire car elle permet : de se désolidariser de la domination des préjugés, une possibilité de penser différemment ; de changer l’ordre des choses, de proposer une alternance au climat de terreur qui régnait. Mohammed Aïssaoui n’hésite pas de dire : « Je crois avoir compris que ce qui fait avancer le monde, c’est l’altérité. Tous ces hommes qui ont agi pour d’autres. Ce peut bien être un fil conducteur de l’Histoire » (AEF, 108). Le fait de transgresser résulte aussi du fait que l’Histoire a démontré que les esclaves étaient des ‘non êtres’. Nous apprenons que « les esclaves n’avaient droit qu’à l’expression « le nommé » ou « la nommée » (AEF, 133) : « L’esclavage, proprement dit », comme le dénote Montesquieu, « est l’établissement d’un droit qui rend un homme tellement propre à un autre homme, qu’il est le maître absolu de sa vie et de ses biens. Il existe dans ce cas deux privations — de l’accès à la propriété et de la propriété de son propre corps. » (1748, 300). On participe alors à la déshumanisation de l’être, raison pour laquelle Furcy décide de transgresser ces dites lois de la société esclavagiste. Et ce sera par une étrange circonstance qu’il sera libéré à l’île Maurice à savoir parce qu’il était paradoxalement une marchandise déclarée : On s’aperçoit que Joseph Lory n’avait pas enregistré Furcy lorsqu’il l’avait embarqué à bourbon… les autorités anglaises qui administraient le territoire punirent d’une amende la famille Lory et, comme il était d’usage dans ces cas-là ils « libérèrent » la marchandise. Ils émancipèrent Furcy. (AEF, 156)
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=