AGAPES FRANCOPHONES 2023

Quand la liberté est un délit dans L’affaire de l’esclave Furcy de Mohammed Aïssaoui 223 s’opposent deux écoles de pensée entre Blancs eux-mêmes, les esclavagistes qui trouvent chez leurs opposants − les avocats de Furcy − une tendance à la subversion. En d’autres mots, si la liberté était accordée à Furcy, il s’agirait d’un double délit aux conséquences néfastes pour l’économie esclavagiste car cet « acte de rébellion inouï » provoquerait « 16000 esclaves qui se trouvent dans la même situation » (AEF, 69). Il ne sera alors pas compliqué pour cette famille au réseau bien établi de démontrer combien la liberté est un délit. Il faudra porter les agissements des avocats de Furcy à l’attention des autorités parce qu’il s’agit bien d’une question d’ordre éthique. Aussi, l’idéologie esclavagiste se marie-t-elle bien avec le pouvoir politique en place. Desbassayns n’hésitera pas à demander la suspension de Me Jacques Sully-Brunet en arguant sur le fait qu’il « se rattache à la classe des gens de couleur puisque sa trisaïeule était une Malgache » (AEF, 90), comme s’il pouvait s’octroyer le droit de réduire en esclavage le jeune substitut du procureur général. Notons par ailleurs combien l’auctorialité joue dans ce cas un rôle important puisque l’auteur construit son discours à partir d’une sédimentation historique et peut se permettre de faire, défaire voire cristalliser les informations qui lui paraissent importantes par rapport à l’influence qu’elles peuvent avoir sur le lecteur. Comme le précise Chartier, l’auteur conçoit un « “foyer d’expression” qui se manifeste dans chacune des créations qui lui sont assignées » (1996, 55), ce qui peut créer un effet sur le lecteur. Il s’agit surtout de démontrer l’abus de pouvoir de Desbassayns, mêlé à son pouvoir de coercition. Si cet abus de pouvoir va sans doute jouer sur la vulnérabilité de la victime, une deuxième lecture nous permet de comprendre le mécanisme mis en place, le plan opératoire pour perpétuer l’exploitation humaine. Ce sera en ayant recours à la force et à la contrainte, lorsqu’Adolphe Duperrier, cousin de Furcy, aussi bien qu’un instituteur nommé Duvergé « qui avait écouté la conversation entre Boucher, Sully-Brunet et Constance [la sœur de Furcy] » (AEF, 96) permettront à Desbassayns de rendre officiel le fait qu’il y avait eu complot et que le document en ce qu’il s’agit de la requête de liberté de Furcy « avait été écrit et corrigé par le jeune substitut » (AEF, 96). Rendre délictueux ce qui relève de la liberté exige donc des modalités concrètes qui permettent sa conceptualisation.

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