AGAPES FRANCOPHONES 2023

Contestation et création dans la littérature algérienne d’expression française 237 Donnant libre cours à son imagination, Dib use un vocabulaire emprunté de la science-fiction, qui semble le meilleur moyen pour l ’ auteur d ’ exprimer l ’ horreur et de décrire l ’ atmosphère surnaturelle de cette guerre. Dans la célèbre postface du roman, l ’ écrivain s ’ est fixé pour objectif l ’ expression fantastique, onirique de l ’ horreur ; pour lui représenter l ’ horreur en littérature risquerait de tomber dans le banal et le convenu : Comment faire afin que tout ce qu ’ il y a pourtant à dire puisse être encore entendu et ne soit pas absorbé par cette immense nuée démoniaque qui plane au-dessus du monde depuis tant d ’ années, ne se dissolve pas dans l ’ enfer de la banalité dont l ’ horreur a su s ’ entourer et nous entourer ? J ’ ai compris alors que la puissance du mal ne se surprend pas dans ses entreprises ordinaires, mais ailleurs, dans son vrai domaine ; l ’ homme – et les songe, les délires qu ’ il nourrit en aveugle et que j ’ ai essayé d ’ habiller en forme. (QSM, 190). Qui se souvient de la mer met en avant une nouvelle voie dans l ’ écriture dibéenne. Néanmoins, de telles scènes montrent que le fantastique n ’ est pas totalement absent d ’ Un été africain : les véhicules de l ’ armée française sont déjà vus comme des « monstres » (EA, 30). Ce roman peut être lu comme une première ébauche de Qui se souvient de la mer ; ce passage, écrit à la page 161, annonce déjà non seulement le destin de Djamal, mais il reprend aussi le titre de l’ouvrage suivant : « Djamal fixe les yeux sur l ’ animation de la rue. Où vais-je ? se demande-t-il. À la mer !». En outre, l ’ émancipation espérée par Zakya est promue par Nafissa qui s ’ est engagée activement dans la révolution. Dib associe Nafissa à la mer parce qu ’ elle « absorbait, de proche en proche, la création entière » (QSM, 120), et la compare à « une immense épopée […] en train de naître . » (QSM, 117). Son image a beaucoup changé aux yeux de son mari qui reconnaît sa supériorité : « Elle franchit évidements des lieues là où je n ’ avance que d ’ un pas. » (QSM, 119). 2. Rachid Boudjedra, écrire la mémoire de la guerre Né peu avant la guerre, Boudjedra, à l ’ âge de dix-sept ans, quitte le lycée pour prendre le maquis. En dépit de son adhésion à la Résistance, l ’ auteur est resté loin de la littérature de témoignage. Lila Ibrahim-Ouali montre que Boudjedra « s ’ écarte du reste volontairement du témoignage historique, tendance à laquelle cet ancien combattant aurait pu légitimement céder dans ses autobiographies déguisées » (2000, 437). Mais selon lui, cette littérature de témoignage

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