AGAPES FRANCOPHONES 2023

Contestation et création dans la littérature algérienne d’expression française 239 Tahar El Ghomri se rappelait alors la photographie. Il la prenait avec beaucoup de douceur. Il pensait qu ’ elle était plus précieuse et plus éloquente que n ’ importe carte d ’ identité ou que n ’ importe quel monument de souvenir. En regardant le visage de Bouali Taleb, il se souvenait qu ’ il avait été tué par l ’ explosion d ’ une bombe [...] – Mais l ’ Allemand ? Comment est-il mort […] dans son lit, ou bien tué au cours d ’ un accrochage ? Ou bien. (D, 96-97) Née en 1954, l ’ année du déclenchement de la révolution, Selma incarne la nouvelle génération qui réclame la vérité des choses : « Mais où étiez-vous donc, les ancêtres, lorsque les conquérants ont assailli le pays [...] ? Maintenant les nouvelles générations demandent de faire les comptes. » (D, 149-150). Cette armée de questions surgit dans la narration des souvenirs de Tahar El Ghomri. En effet, le souvenir de la guerre est raconté à la première personne du pluriel « nous », laissant refléter un parcours commun, une expérience collective menée par le peuple algérien : « […] nous fusions à travers les arbousiers et les nopals foudroyés par les napalms et le soleil qui nous donnait des insolations ; […] Nous surgissions du néant, arrosions les étrangers de balles explosives […] » (D, 190-191). Salma ne cesse de stimuler la mémoire du vieillard tant par ses questions que par son silence : « Elle essayait par son silence de me vider de cette chiasse de mots et recomposer ma propre histoire avec les fils de la mémoire à la fois fragile et féconde. Je continuais mon récit : […] » (D, 190). Néanmoins, son absence le fait souffrir : « Quand elle revenait le voir après une longue absence, il lui faisait du chantage […] » (D, 184). Envahi par unemémoire « traumatisante », Tahar El Ghomri se remémore l ’ assassinat par des soldats sénégalais sous l ’ ordre de l ’ armée française de sa femme et de ses filles lors de la répression violente des manifestations de 8 mai 1945. Cet événement douloureux est griffé dans son « corps fissuré » qui est « un ustensile où se déverse l ’ histoire universelle ». Cette histoire universelle constituée de massacres, de guerres et de génocides « […] lui rappelant cette horrible année 1945, au cours de laquelle des soldats avaient [...] tué […] sa femme [Djamila] et ses deux petites filles […] dont le sang ne cessait de le hanter, de sourdre de ses deux poumons malades, sous forme de viscosités sanguinolentes qui lui donnaient quelque répit [...] » (D, 131). En effet, la dénonciation de la torture pratiquée par le colonisateur pendant la guerre occupe une place prépondérante ; Tahar El Ghomri raconte à Selma comment son

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