AGAPES FRANCOPHONES 2023

Dépeindre le crime : Jean-Jacques Rousseau et Michel de Montaigne 33 davantage lorsque le public potentiel est évoqué. Montaigne se proposerait un petit public, privé : « Je l ’ ay voué [le livre] à la commodité particuliere de mes parens et amis » (9). Pour sa part, Rousseau s ’ adresserait à des entités inconnues : « Qui que vous soyez […] je vous conjure […] de ne pas anéantir un ouvrage unique et utile » (31). Le premier n ’ affirme pas que son livre est un projet complètement original et nouveau, bien qu ’ il le soit en fait, vu que l ’ essai autobiographique est attribué à Montaigne par la plupart des critique s 5 , tandis que le deuxième proclame passionnément l ’ originalité absolue de son projet. Si on peut parler d ’ une modestie littéraire, l ’ essayiste en fait preuve plus que le représentant des Lumières, qui se montre incontestablement convaincu de son unicité. Cette différence d ’ approche jette une lumière particulière dans l ’ analyse de la faute et de la repentance chez les deux philosophes. 2. L ’ approbation d ’ autrui Dans « Du repentir », essai qui ne traite pas exclusivement de ce que le titre annonce, technique reconnue chez Montaigne, l ’ auteur est persuadé que l ’ être humain ne peut et ne pourra être connu intimement par son entourage proche ou lointain : « Il n ’ y a que vous qui sçachez si vous estes láche et cruel, ou loyal et devotieux ; les autres ne vous voyent poinct ; ils vous devinent par conjectures incertaines ; ils voyent non tant vostre nature que vostre art » (785). La vraie nature d ’ un humain est connue seulement par lui-même ; son caractère n ’ est que déduit confusément, indirectement et imprécisément par les autres – famille, amis, connaissances, public. « Il n ’ y a que vous » qui savez si vous êtes lâche ou cruel ou loyal, dit Montaigne, une phrase où le pronom vous peut faire référence au lecteur mais aussi bien à l ’ auteur et à toute l ’ humanité. Autrement dit, ce n ’ est pas l ’ opinion d ’ un autre qui doit façonner l ’ existence de quelqu ’ un, mais son propre jugement et conscienc e 6 . Pour l ’ essayiste l ’ approbation d ’ autrui constitue un critère faible, « trop incertain et trouble fondement » pour chercher « la récompense des actions vertueuses » (785). 5 Sur l ’ essai comme forme, voir aussi (Badescu 2008, 9-59). 6 Message réitéré aussi dans ses citations de Cicéron : « vous devez vous servir de votre propre jugement » et « le témoignage que se rend elle-même la conscience du vice et de la vertu est d ’ un grand poids » (1621). (Tuo tibi judicio est utendum. Virtutis et vitiorum grave ipsius conscientiae pondus est: qua sublata, jacent omnia).

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