AGAPES FRANCOPHONES 2023

Sanda BĂDESCU Université de l’Île -du-Prince-Édouard, Canada 34 Bien que ce soit Montaigne qui parle de son désir de se montrer nu, c ’ est chez Rousseau qu ’ on assiste à une « mise à nu » du personnage principal, acte que l ’ auteur contrôle et orchestre lui-même, et qui, en plus, a besoin d ’ un public : le lecteur à venir. L ’ extrait que nous visons se trouve à la fin du Livre II des Confessions , où Rousseau raconte comment il a volé un ruban appartenant à une jeune fille : « Mlle Pontal perdit un petit ruban couleur de rose et argent, déjà vieux. Beaucoup d ’ autres meilleures choses étaient à ma portée ; ce ruban seul me tenta, je le volai, et comme je ne le cachet guère, on me le trouva bientôt » (125). Dans la simple narration du vol, des allusions à une possible « déculpabilisation » ou responsabilité diminuée se font entendre. D ’ abord, le ruban qui l ’ a attiré était déjà vieux. Est-ce qu ’ il veut dire qu ’ il aurait commis un acte plus grave en s ’ emparant d ’ un objet neuf, plus précieux par conséquence ? Ensuite, beaucoup de meilleures choses auraient pu l ’ attirer mais il ne précise pas lesquelles. S ’ agit-il d ’ autres objets de la maison ou des objets personnels appartenant à la même demoiselle ? Cela voudrait dire que voilà, il y a tant d ’ objets captivants ici, qui « n ’ attendent que moi », mais moi, je ne les prends pas tous, juste un petit rien. Si ces deux précisions amènent un air d ’ excuse, elles se combinent déjà avec deux accusations sous-jacentes : (1) il s ’ agit d ’ un objet personnel bien féminin qui ne peut pas être séparé de sa vraie propriétaire, donc le narrateur déguise certains sentiments qu ’ il nourrirait envers elle, et (2) il ne cache pas l ’ objet convoité comme s ’ il voulait être attrapé et dénoncé. La tendance contradictoire du narrateur se fait deviner : presque chaque fois qu ’ une femme ou des femmes sont impliquées, il est écartelé entre voiler et dévoiler son sentiment envers elle(s), penchant dans ce cas, enrobé, si on peut dire, dans un petit objet. L ’ auteur est bien conscient de publier le tréfonds de son cœur et de sa vie. Dans ses ébauches des Confession s 7 , il déclare déjà : « Que de riens, que de misères ne faut-il point que j ’ expose, dans quels détails révoltants, indécents, puérils et souvent ridicules ne dois-je pas entrer pour suivre le fil de mes dispositions secrètes » (« Ébauches de Confessions », 1153). Ce 7 La version du récit de ses années de jeunesse est connue sous le titre de « Manuscrit de Neuchâtel » et se remarque par un préambule beaucoup plus développé, voir « Sur la genèse conceptuelle des Confessions : Les avant-textes du premier préambule » de Gauthier Ambrus.

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=