AGAPES FRANCOPHONES 2023
Dépeindre le crime : Jean-Jacques Rousseau et Michel de Montaigne 41 Allais-je donc, pour prix des bontés de la mère, chercher à corrompre sa fille, à lier le plus détestable commerce, à mettre la dissension, le déshonneur, le scandale et l ’ enfer dans sa maison ? Cette idée me fit horreur ; je pris la ferme résolution de me combattre et de me vaincre si ce malheureux penchant venait à se déclarer. Mais pourquoi m ’ exposer à ce combat ? (328) Plein d ’ appréhension pour un penchant pas encore éclos, le narrateur donne l ’ impression de vouloir prédire et empêcher un crime potentiel. Une fois prise la décision de ne pas aller chez Mme de Larnage, il éprouve un sentiment de profonde satisfaction : Je l ’ exécutai [le détour] courageusement, avec quelques soupirs, je l ’ avoue, mais aussi avec cette satisfaction intérieure que je goûtais pour la première fois de ma vie, de me dire : Je mérite ma propre estime, je sais préférer mon devoir à mon plaisir. Voilà la première obligation véritable que j ’ aie à l ’ étude. (328) Cette satisfaction l ’ émeut jusqu ’ au point de se sentir devenir « un autre homme » (329), celui qui n ’ obéit qu ’ aux lois de la vertu. Les mots de Rousseau révèlent un plaisir mélangé à un orgueil et appréciation de soi : il mérite sa propre estime, estime qu ’ il a toujours éprouvée pour lui-même mais pour une fois elle est justifiable par son geste honnête et sage. De nouveau, ce que Montaigne énonce de manière générale et généralisante à propos de la fierté généreuse accompagnant le geste fait en bonne conscience, Rousseau le ramène à une expérience personnelle très spécifique. Le philosophe des Lumières ne ressent pas que la satisfaction fournie par son acte courageux au moment où cet acte arrive effectivement, mais il éprouve ce contentement même des années plus tard, dans la remémoration de l ’ événement vécu et dans cette complicité qu ’ il bâtit avec le lecteur. L ’ aveu d ’ une action vertueuse qui l ’ aurait retenu d ’ accomplir un crime joue le rôle d ’ un contrepoids à l ’ aveu de sa trahison envers Marion arrivée une dizaine d ’ années plus tôt. Conclusion L ’ aveu d ’ un crime commis dans la jeunesse suivi de repentir ou de regrets que Rousseau met en jeu dans la scène des Confessions fascine le lecteur. L ’ écrivain réussit à créer un texte qui lui sert de véhicule pour construire son personnage où ses aveux de culpabilité ou de courage font partie intégrante de son portrait. Ce portrait est le fruit de son art. Les autres « voyent non tant vostre nature que vostre art », affirme Montaigne à
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