AGAPES FRANCOPHONES 2023
Adriana SINITEANU Membre du Barreau Timi ș , Roumanie 54 Par conséquent, outre la déroute, l’incapacité de suivre un raisonnement logique, d’aller dans la profondeur des choses et d’analyser rigoureusement les faits imputés afin de prendre une décision fondée sur des arguments pertinents, Gide dénonce nettement l ’inaptitude à se débarrasser des préjugés que manifestent les membres du jury tout au long de la session d’assises. Ses critiques sont tantôt très explicites, tantôt plus subtiles, cachées sous un style ironique ou sous l’alternance entre la distanciation et l’apparente identification aux membre s assesseurs. À cet égard, on a remarqué que le « double jeu de la focalisation nous fait passer de l’extérieur à l’intérieur sans cesse, par un mouvement d’aller -retour où se construit par touches successives la littérature de témoignag e 7 » . Effectivement, Gide emploie tour à tour différents points de vue pour formuler le déroulement de la délibération du jury ou le raisonnement qui conduit les jurés à adopter une certaine décision, ce qui crée un effet soit l’éloignement, soit de rapprochement du banc des jurés ; autrement dit, il donne l’impression qu’il est à la fois acteur et témoin. Toutefois, même lorsqu’il raconte ce qui se passe dans l’assemblée en employant le pronom nous, « il demeure surplombant» (HLA, 316) , c’est -à- dire il rejette une possible interprétation selon laquelle le juré Gide n’aurait pas saisi le manque de preuves ou la puissance des préjugés : « et, comme après tout, l’on ne sait à quoi s’en tenir, si nous condamnons R…, ce sera sur des présompt ions (comme bien souvent ) et non tant pour l’acte reproché, si douteux, mais bien pour sa conduite générale ; et aussi pour en débarrasser sa famille. » (56). Avec cette réflexion, quelque peu justificatrice, s’achève le récit d’une affaire visant « un attentat à la pudeur », à savoir une supposée atteinte sexuelle sur une mineure par son père qui était ivre presque tout le temps. En revanche, la distance nette qu’il adopte d’autres fois montre qu’il n’avait guère souscrit à la décision finalement prise par le jury, d’autant plus s’il croyait dans l’innocence de l’accusé et n’approuvait point la manière superficielle dont celui -ci avait été jugé : « En vérité ce furent [ses condamnations précédentes] qui l’emportèrent et dictèrent le nouveau jugement. Tant il est 7 T. Pech, « L’homme de lettres aux assises : Gide, Mauriac, Giono », in La Cour d’assises, bilan d’un héritage démocratique, Paris, La documentation française, 2001, Collection histoire de la justice (no. 13), p. 317. Dorénavant désigne à l’aide du sigle HLA, suivi du numéro de la page.
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