AGAPES FRANCOPHONES 2023
Le délit envisagé d’un écrivain – juré : Souvenirs de la cour d’assises 55 difficile pour le juré de ne pas considérer une première condamnation comme une charge et de juger le prévenu en dehors de l’ombre que cette première condamnation porte sur lui » (93). Cette remarque éloquente est révélatrice de ce qui se passe souvent lor s d’une affaire criminelle : en l ’ absence de preuves à décharge suffisantes, les jurés se décident sur de simples impressions et sur d’antécédents judiciaires, qui affectent leur objectivité, mettent de côté le bénéfice de doute reconnu par la loi à tout prévenu comme une garantie d’un procès équitable et, de cette façon, empêchent la possibilité d’une véritable réhabilitation juridique et sociale même quand la peine antérieure sera déjà exécutée entièrement. Comme l’affaire qui avait occasionné ces observations comportait de nombreux éléments douteux, l’esprit profond de l’écrivain qui voyait au -delà des apparences créées par un châtiment antérieur, le fait s’interroger sur la justesse des arrêts respectifs : « j’eusse été [ … ] curieux de connaître le dossier des deux condamnations précédentes [ … ] . S’il [l’accusé] fut jugé alors comme nous l’avons jugé hier… » (99). Les impressions engendrées par des antécédents judiciaires peuvent être fort trompeuses et Gide avait trop vu dans les journées passées à la cour d’assises pour admettre simplement l’axiome juridique selon lequel tout arrêt judiciaire est supposé d’exprimer la vérité. De là, son esprit profond le fait s’interroger sur la justesse des châtiments précédents et donne sujet à réflexion sur les effets indirects d’une condamnation pénale, tant d’un point de vue social que juridique. À son sens, l’accusé lui -même devient, en pareils cas, la victime de son premier délit qui entraîne des répercussions insoupçonnées et pernicieuses et qui, à cause de la puissance des préjugés, le rend coupable aux yeux du jury dans un procès ultérieur , qu’il le soit ou non. En outre, les opinions préconçues fondées sur le casier judiciaire affectent parfois même l’objectivité du président de la cour et influencent le déroulement d’un second procès. Gide revient plusieurs fois à la manière accablante de mener l’interrogatoire, en relatant les situations où le juge essaie de troubler l’accusé afin de le chicaner et d’obtenir la réponse voulue parce qu’il ne lui fait plus crédit : « Évidemment [ … ] cet interrogatoire [ … ] ne peut et ne doit apporter rien de nouveau [ … ] l’opinion que s’en est faite le président [est] que la responsabilité des trois accusés a été engagée au même degré »
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