AGAPES FRANCOPHONES 2023

Olga KULAGINA Université P édagogique d’État de Moscou, Russie 64 Le noir de la guerre est aussi présent dans « Sancta Senilita », poème visant à dénoncer le culte de Philippe Pétain, chef du gouvernement de Vichy tristement connu pour sa collaboration avec l ’ Allemagne nazie pendant la Seconde guerre mondiale (Larané 2019) : « Il a fait don à la France de sa personne / et n ’ a pas hésité à donner aux flics de la Cité / des enfants voués au noir désespéré » (Prévert 2007, 54). Ici, Prévert fait allusion à la rafle du Vél ’ d ’ Hiv ’ de 1942, la plus grande arrestation massive de Juifs réalisée en France pendant la Seconde guerre mondiale où environ 13.000 personnes ont été arrêtées et déportées en Aushwitz, dont environ un quart d ’ enfants (Marquis 2022). L ’ épithète métaphorique « le noir désespéré » met donc en valeur l ’ ampleur de ce drame sans issue résultant de l ’ agression de l ’ État contre l ’ homme. Si le rouge et le noir semblent logiques pour représenter la violence, Prévert a aussi recours à d ’ autres couleurs, moins traditionnelles. C ’ est notamment le cas du jaune et de l ’ or . En général, historiquement ces deux couleurs ont des connotations plutôt opposées depuis le Moyen Âge, l ’ or symbolisant le soleil, la vie et la joie, alors que le jaune n ’ a gardé que des connotations négatives étant associé à la maladie, à la trahison et à l ’ exclusion (Pastoureau, Simonnet 2005, 79-89). Dans les écrits de Prévert, le jaune assemble toutes (ou presque) ces associations négatives. Premièrement, c ’ est l ’ étoile jaune en tant que symbole de la Shoah qui représente la guerre et l ’ exclusion, notamment dans « Encore une fois sur le fleuve » : et comme il était triste le soleil quand l ’ étoile jaune de la cruelle connerie humaine jetait son ombre paraît-il inhumaine sur la plus belle rose de la rue des Rosiers Elle s ’ appelait Sarah ou Rachel et son père était casquettier ou fourreur (Prévert 2012, 12) Dans cet exemple, il est intéressant de noter la personnification « comme il était triste le soleil », puisque le soleil, qui est lui-même jaune, doit partager sa couleur avec un emblème aussi honteux et discriminant. Nous sommes également en présence d ’ une accumulation de lexèmes négatifs tels que « cruelle », « connerie », et « inhumaine », qui est développée encore davantage par le nom d ’ une rue située dans le Marais,

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