AGAPES FRANCOPHONES 2023

Les Revenentes de Georges Perec, une poétique de la profanation 87 ce désastre à l ’ étendue de la dégradation du sacré profané, ici, intentionnellement. La violence qui se dégage de son écriture n ’ est donc pas fortuite ; elle témoigne d ’ un discours qui place le corps humain, masculin ou féminin, au centre d ’ un dispositif narratif inouï. Parole crue (à tous les sens du terme), volontiers paroxystique, théâtralisation de ce corps mis à nu, obscène, […] toutes ces postures font éclater les conventions ordinaires de l ’ écriture dans une démarche qui n ’ est pas sans évoquer l ’ entreprise scandaleuse du Marquis de Sade. Sade à propos duquel Roland Barthes fait observer que « dans toute société la séparation des langages est respectée, comme si chacun d ’ eux était une substance chimique et ne pouvait entrer en contact avec un langage réputé contraire sans produire une déflagration sociale. [Perec comme] Sade passe son temps à produire ces métonymies explosives. La phrase lui sert de chambre d ’ explosion ». (Chevrier 2003, 93) L ’ ambition de Perec en faisant tenir par les participants à la partouze un langage cru, trivial, dévergondé dans un lieu sacré tel l ’ Évêché d ’ Exeter, est de choquer pour dénoncer la gravité de la Shoah. En fait, ce choix scriptural dans le roman participe d ’ un vaste programme d ’ écriture de l ’ auteur que James Brydon dévoile dans son article intitulé « Georges Perec. La preuve de la poésie parle désastre ». Il y souligne avec justesse que Perec « définit son entreprise comme participation à l ’ effort d ’ inventer une prose de la seconde moitié du XX e siècle : ce qui suppose bien que sa recherche est relative aussi au principe poétique dont Edgar Poe avait créé la formule, en dehors de toute obédience à une loi formelle particulière » (2008, 138). Il est alors normal que le « pense-fesses » se caractérise par un langage débridé, outrancier au service de la cause d ’ un exercice révolutionnaire permettant d ’ aborder aisément le polymorphisme des sexualités lors de ce moment licencieux. Dans le récit, les femmes mènent les actions de profanation les plus significatives : c ’ est Bérengère qui souille l ’ Évêché par sa présence et celle de ses bijoux convoités et dérobés par la bande à Hélène au détriment de celle d ’ Ernest. Le « pense- fesses », haut moment de sacrilège, est encore conduit et dominé par les femmes toutes à l ’ image de la voyelle « e » triomphante dans l ’œuvre. Cette écriture qui peut, sous cet angle, s’ apparenter à celle d ’ obédience féministe renferme en réalité une technique que Perec utilise pour contredire une certitude admise par le christianisme et que Horkheimer et Adorno dévoilent ainsi : La proclamation de la haine envers la femme en tant que créature spirituellement et physiquement inférieure, marquée au front du sceau de la

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