AGAPES FRANCOPHONES 2024
Notes de lecture _____________________________________________________________ 159 Les deux écrivains s’accordent sur de nombreux aspects, notamment l’utilisation des rêves afin de décrire autrement la réalité, en opposition, pour le roumain, au réalisme-socialiste, alors seul mouvement officiel sous la dictature communiste. Tsepeneag et Robbe-Grillet donnent aussi des places privilégiées à la prose et la matérialité du texte, jugées plus importante que toute idéologie. Pour eux, c’est la forme du texte qui prime : Tsepeneag déclare n’écrire que pour des « raisons strictement esthétiques ». En tant que francophone d’apprentissage, c’est-à-dire non natif, il peut trouver en la langue française un jeu infini. D’autres auteurs roumains d’expression francophones se sont heurtés à cette langue auparavant, comme par exemple Panait Istrati, pour qui l’écriture en français fut une tâche laborieuse et ardue, lui qui affirmait avancer « comme une taupe obligée de monter un escalier brulant » 4 . Ce fut aussi le cas d’Émile Cioran, pour qui le français ne fut qu’un « idiome d’emprunt » 5 auquel il se sentait étranger, regrettant souvent sa chère langue native roumaine. Pourtant, le cas Tsepeneag parait être différent de ceux de ces prédécesseurs. L’écrivain roumain voit dans le français un jeu infini et l’autrice insiste sur « l’attitude ludique » (11, 15) de l’écrivain vis-à-vis de la langue, trait spécifique de l’écriture postmoderne. Le français prend ici la place à la fois d’une langue-jeu ou langue-jouet, mais aussi de « la langue du métatexte » (12). Au-delà de l’usage ludique de la langue analysé dans ce premier chapitre, sont évoqués aussi l’appartenance de Tsepeneag au Nouveau Roman avec son roman Le mot sablier (1984), et les prémices de la métatextualité, avec la présence du traducteur Alain Paruit dans la diégèse du roman, une thématique davantage développé dans une prochaine partie de l’ouvrage. Le deuxième chapitre « Intertextualité et métissage » développe la thématique de l’échange culturel, dont Tsepeneag en est un représentant adéquat en tant que « passeur » entre deux cultures. Le motif du métissage y est illustré par le roman Pigeon vole (1989), dans lequel quatre personnages se partagent la rédaction du roman : « Edmond le noir antillais, Edgar le jaune à demi vietnamien et Edouard le rouge, secrétaire de cellule. » (19) et Ed Pastenague, anagramme de Tsepeneag, autre forme de métatextualité. Ce métissage culturel est croisé à une métaphore filée du tissage : l’intertextualité omniprésente ressemble à une toile tissée de milles fils littéraires. Flaubert, Dumas, Mallarmé, Nabokov, Rousseau et bien d’autres sont cités ou mentionnés dans un texte à inspirations multiples qui tisse des liens entre les littératures et construit des ponts entre les cultures, chaque personnage étant originaire d’un continent différent. C’est dans ce grand mé-tissage culturelle qu’intervient la métatextualité lorsque les personnages prennent la parole pour s’opposer au style et commenter les textes des 4 Revue « Adevarul literar si artitistic », n o 179, 1924. 5 Émile Cioran, Histoire et utopie , Paris, Gallimard, Folios/Essais, 1960, p. 9-10. 159
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=