AGAPES FRANCOPHONES 2024
Ioana MARCU _____________________________________________________________ 30 Ces tensions, couplées à une série d’actes racistes survenus au cours de l’année, à la ségrégation sociale et spatiale, au chômage frappant durement les immigrés et leurs descendants, ainsi qu’à la montée en puissance du Front National, poussent les jeunes issus de l’immigration maghrébine à briser le silence et à revendiquer leur place dans la société française. Le 15 octobre 1983, une quarantaine d’individus de la deuxième génération quittent Marseille pour entamer une marche en direction de Paris. C’est ainsi qu’est née la Marche pour l’égalité et contre le racisme , plus connue sous le nom de « Marche des beurs ». Deux mois plus tard, leur mobilisation prend une ampleur inédite : à leur arrivée dans la capitale, ils sont près de 100 000. Après s’être imposés sur la scène sociale, les jeunes issus de l’immigration maghrébine investissent peu à peu le monde littéraire, s’appropriant un espace qui, à première vue, leur semblait étranger. Leur parcours les en avait souvent tenus éloignés : existence précaire dans des quartiers difficiles, scolarité limitée (durée, filière, etc.), exposition à la délinquance, et usage d’une langue a-normative, marquée par l’argot, le verlan, les raccourcis lexicaux (aphérèses, apocopes) et des emprunts à diverses langues (arabe, langues africaines, anglais, tsigane, etc.). Cette incursion dans un univers traditionnellement codifié ne se fait pas de manière anodine. Au contraire, ces auteurs « intrangers » opèrent une véritable prise de possession de la littérature et du canon littéraire, voire une acclimatation provocante, en bousculant les normes établies. Ils introduisent dans le paysage littéraire des éléments contre- canoniques : un espace longtemps perçu comme a-littéraire, une langue populaire et vivante, « crue et imparfaite » (Marcu 2018, 282), en rupture avec la langue académique normée, auréolée de prestige ; des thématiques percutantes où la violence, la marginalité et la rudesse du quotidien s’expriment sans fard ; des personnages en décalage avec les figures héroïques classiques, des traîne-misère dépourvus de qualités extraordinaires, des exclus, des oubliés menant une existence obscure, à la périphérie de la société. L’un des premiers à utiliser la littérature pour exprimer ses propres tourments et les blessures d’une génération – celle des enfants d’immigrés – ainsi que d’une communauté – celle des travailleurs maghrébins et de leurs familles – est Mehdi Charef. Fils d’immigrés algériens, arrivé en France à l’âge de dix ans et ayant connu la précarité du bidonville de Nanterre, il publie en 1983 Le Thé au harem d’Archi Ahmed aux éditions Mercure de France. Ce roman, devenu une œuvre fondatrice, marque la naissance de la « littérature beur » ou littérature issue de l’immigration maghrébine. Charef y donne voix à Madjid et Pat, deux jeunes désœuvrés qui « zonent » dans la Cité des Fleurs, un univers grisâtre où règnent la peur et la violence. Progressivement, d’autres écrivains de la « deuxième génération » emboîtent le pas à Charef et prennent la plume à leur tour. Akli Tadjer, Nacer Kettane, Azouz Begag, Ahmed Kalouaz, Mehdi Lallaoui, Mousni, 30
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