AGAPES FRANCOPHONES 2024
Variations de la violence au masculin dans la littérature féminine issue de l’immigration maghrébine _____________________________________________________________ 31 Rachid Djaïdani, Mohamed Razane, Mabrouck Rachedi et bien d’autres deviennent les porte-voix « littéraires » de leur communauté et de leur territoire. Ils donnent une existence narrative à leur banlieue, s’approprient leur langue et transforment leur position : d’ objets du discours, ils deviennent sujets . Par leur écriture, ils participent à l’« éclairage » d’une « zone de mutisme » (Sebkhi 1999), faisant entendre la voix d’un espace excentré, relégué en périphérie, et d’une communauté considérés comme illégitimes , sans parole : la banlieue, les immigrés – perçus comme étrangers de l’extérieur – et leurs enfants – les étrangers de l’intérieur . Dans la communauté maghrébine, fortement patriarcale, la femme est traditionnellement cantonnée à l’espace intérieur, tandis que l’homme détient le privilège de la parole. À première vue, cela pourrait laisser penser à une absence de voix féminine dans le champ littéraire. Pourtant, la réalité s’avère bien différente : de nombreuses jeunes femmes issues de l’immigration ont rapidement suivi le chemin tracé par leurs homologues masculins et se sont engagées et imposées dans le monde des lettres. La pionnière de ce mouvement est Leïla Houari, qui publie en 1985 son premier roman, Zeida de nulle part . D’autres auteures de la deuxième génération lui emboîtent le pas : Farida Belghoul, Ferruddja Kessas, Soraya Nini, Minna Sif, Faïza Guène, Houda Rouane, Habiba Mahany, Kaoutar Harchi, et bien d’autres encore. En prenant la plume, elles défient les injonctions d’une tradition qui assigne aux femmes le silence et l’effacement. Leur émergence sur la scène littéraire française, que Charles Bonn met en parallèle avec « la prise de parole par un espace encore dénué de sa propre voix » et avec « une époque encore attentive à l’expression des "minorités" » (1996), revêt une portée symbolique forte. En écrivant, elles accomplissent ce que leurs mères, entravées par l’absence d’éducation en français et les lois ancestrales imposant le silence aux femmes, n’avaient pu réaliser. Pour elles, l’écriture est alors un acte de conquête et d’émancipation. Leurs œuvres deviennent un moyen puissant, parfois même percutant, de « briser la loi du silence » (Mata-Barreiro 2006, 169) et de transgresser « délibérément l’ordre établi qui voudrait que leurs voix ne soient que murmures dans le silence de maisons fermées » (Bey 2003, 14). Dans leurs romans, souvent inspirés de leurs propres expériences, les écrivaines subalternes « intrangères » construisent des récits fragmentés, ponctués de micro-scènes, où se mêlent réflexions amusées ou désabusées, élans fougueux et viscéraux, mais aussi instants poétiques et intimistes (Mdarhri-Alaoui 1996, 47). Généralement narrées à la première personne, ces œuvres donnent voix à des jeunes filles en rupture avec leur famille et leur communauté, explorant ainsi des problématiques liées à la condition féminine dans un entre-deux culturel, identitaire, spatial et linguistique. Leurs récits abordent des thèmes comme la (re)construction de l’identité, la difficulté de concilier tradition et émancipation lorsqu’on est perçu comme un « enfant du péché » ou un 31
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