AGAPES FRANCOPHONES 2024

Variations de la violence au masculin dans la littérature féminine issue de l’immigration maghrébine _____________________________________________________________ 33 oufs de Faïza Guène et Kiffer sa race de Habiba Mahany semblent appartenir à un même ensemble homogène : celui des récits écrits par des descendantes d’immigrés maghrébins. Ces œuvres mettent en scène, d’un côté, une figure féminine récurrente : des jeunes filles issues de l’immigration, ayant grandi en banlieue, et engagées dans une révolte à la fois contre la famille, la communauté et la société. De l’autre côté, elles proposent des représentations nuancées du personnage masculin — pères, frères aînés ou cadets, camarades d’école, membres du groupe, voisins ou figures d’autorité — qui ne sont ni dépeints de la même manière, ni associés à la violence de façon uniforme. Dans Beur’s Story , Ils disent que je suis une beurette et Nuit d’encre pour Farah , parus entre 1990 et 2000, la violence, qu’elle soit physique ou verbale, s’impose comme une présence constante. Les figures masculines bienveillantes y sont pratiquement inexistantes, laissant place à des personnages oscillant entre brutalité et (pseudo)affection. C’est notamment le cas de Monsieur Azouik et d’Abdel, qui, tout en maltraitant ou blessant Malika, la couvrent par moments d’attentions plus tendres. Dans ces trois récits, la figure paternelle est le plus souvent absente. Monsieur Nalib est fréquemment hospitalisé, tandis que Monsieur Azouik préfère passer ses journées en compagnie d’autres immigrés dans des cafés. Monsieur Zeldani, quant à lui, bien que physiquement présent, semble inexistant dans la dynamique familiale ; il ne joue aucun rôle actif dans la vie du clan. Pourtant, lorsque les pères interviennent, c’est presque toujours avec violence. Monsieur Zeldani, soutenu par son épouse, interdit à Malika de poursuivre son rêve — faire des études universitaires — et lui impose un autre destin : celui de sa sœur aînée, contrainte qui va avec un mariage arrangé avec un inconnu. Les fils aînés, nés en Algérie et ayant vécu le même mouvement migratoire que leurs parents, restent plus proches de leurs pères que leurs cadets, venus au monde dans le « mauvais » pays, loin du bled . Ils partagent avec eux la langue arabe, une manière de penser semblable et une adhésion aux mêmes lois ancestrales. Lorsque les pères, affaiblis par la maladie ou rendus impuissants face à un monde qu’ils ne comprennent plus, abandonnent leur rôle de chef de clan, ce sont les fils aînés qui prennent fièrement la relève. Se sentant « assiégés » (Sayad 1979, 25) par des « ennemis » plus ou moins concrets, plus ou moins déclarés ouvertement – qu’ils soient les « enfants de France », l’école ou encore les livres –, ces pères démissionnaires laissent à leurs fils le soin d’imposer l’ordre. Mohamed et Yacine deviennent ainsi les nouveaux piliers de leurs familles, n’hésitant pas à recadrer les membres jugés trop rebelles. À l’inverse, les fils cadets, Foued et Slimane, subissent d’abord la domination de leurs aînés avant de reproduire, dès qu’ils en ont l’occasion, cette oppression sur leurs propres sœurs. Dans ces trois romans, la violence, quelle que soit sa forme, s’inscrit ainsi avant tout dans l’espace clos du foyer, prenant un caractère essentiellement intra muros ou intrafamilial . 33

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=