AGAPES FRANCOPHONES 2024
Ioana MARCU _____________________________________________________________ 34 À l’opposé, les romans Du rêve pour les oufs , Kiffer sa race et Mon père, ce harki , publiés entre 2003 et 2008, marquent une évolution significative dans la représentation des figures paternelles. La violence des pères s’atténue progressivement jusqu’à presque disparaître, laissant place à des portraits plus nuancés, empreints de fragilité et de renoncement. Trois figures du patriarche se dessinent. Dans Du rêve pour les oufs , le père est un homme brisé, quasiment inexistant, réduit à l’impuissance par son état de santé. Après la mort de sa femme dans un attentat en Algérie, il se retrouve seul avec ses deux enfants, une fille et un petit garçon qu’il connaît à peine. Pourtant, il parvient à relever ce défi sans jamais recourir à la violence. Ahlème, sa fille, devient une jeune femme indépendante, assumant avec brio la responsabilité du foyer, tandis que Foued, après quelques errements, finit par comprendre la valeur de la cohésion familiale et la nécessité de s’éloigner des influences néfastes. Dans Kiffer sa race , Habiba Mahany met en scène un père insignifiant, effacé par une mère omniprésente et absorbé par les souvenirs d’un bled perdu. Privé de toute autorité, il est rapidement détrôné par son fils unique dès que l’occasion se présente. Quant à Monsieur Kerchouche, dans Mon père, ce harki , il incarne un patriarche silencieux, écrasé par un passé douloureux dont il ne parvient pas à se libérer. Marqué par les horreurs de la Guerre d’Algérie et hanté par la crainte d’être exécuté par le FLN après les accords d’Évian, il sombre dans un mutisme pesant. S’il ne manifeste de violence ni envers sa femme ni envers ses enfants – qu’il aime en silence –, son incapacité à verbaliser ses émotions devient une souffrance en soi. Dalila, la benjamine, perçoit ce silence comme une forme de violence sourde, un poids invisible qui marque profondément l’histoire familiale. Dans Du rêve pour les oufs et Kiffer sa race , l’absence de frères aînés en tant que figures tyranniques s’explique par la place occupée par les filles en tant que premières nées de la famille. Quant aux garçons de la fratrie Kerchouche dans Mon père, ce harki , bien que certains d’entre eux soient considérés comme des « enfants de la vertu » nés en Algérie, ils ne revendiquent pas le rôle de chef de clan laissé vacant par leur père affaibli. Contrairement aux archétypes masculins dominants et autoritaires que l’on retrouve dans d’autres récits, ils n’exercent aucune forme de violence ni d’oppression envers les femmes de leur entourage. Marqués par les humiliations et les privations subies pendant la guerre et au fil de leur errance dans les camps de transit, ces fils développent une sensibilité exacerbée. Très jeunes, ils prennent part à la vie du foyer : Ahmed, à seulement onze ans, ramasse des escargots qu’il vend au marché de Bagnols-les-Bains ( PH , p. 80), tandis que d’autres trouvent refuge dans les études. Cette douceur, parfois excessive, trahit une profonde fragilité. Moha, né en Algérie, incarne cette vulnérabilité à son paroxysme : le plus « facile à briser », « déraciné », « exilé » ( PH , p. 233), perdu entre deux mondes, il ne parvient jamais à s’adapter à la France, ce pays pour lequel ses parents ont tout sacrifié. Accablé par son mal-être, il finit par mettre fin à ses jours. 34
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