AGAPES FRANCOPHONES 2024

Variations de la violence au masculin dans la littérature féminine issue de l’immigration maghrébine _____________________________________________________________ 37 mâle de la famille, malgré son statut de dernier-né. Adoptant une « posture martiale », il ordonne à la gent féminine : « Maintenant, c’est moi l’homme de la maison, va falloir se serrer les coudes et rester disciplinés » (KS, 111). Malheureusement pour lui, cet ordre, aussi impératif soit-il, se heurte à une réalité bien différente : dans la famille Asraoui, les femmes détiennent le pouvoir. Dans Mon père, ce harki , ceux qui maîtrisent le mieux l’art du langage agressif – celui qui « choque » (par les gros mots et la violence verbale) et « blesse » (par des qualificatifs dégradants qui attaquent l’image de soi, que ce soit à propos de particularités physiques, mentales, morales, ou encore des défauts, manques, attitudes, idéologies, comportements, etc.) 8 – sont sans doute les représentants de l’autorité. Ces derniers, chargés de surveiller les milliers de harkis dans les camps de transit, se servent de la parole comme d’une arme qui humilie et écrase. Subitement, A. B. (chef de camp) entre sans frapper. Il pointe le doigt sur le rideau et engueule ma mère : « Regardez, c’est dégueulasse ! Vous êtes sales ! » Les larmes aux yeux, elle n’a pas la force de lui répondre. Elle est à bout. Assis devant la table, Kader, 7 ans, prend son bol de lait en regardant la scène. Il n’est pas allé à l’école ce jour-là. Il voit cet homme humilier sa mère devant lui. Une boule se forme dans sa gorge. Il ne comprend pas pourquoi il crie sur sa mère. Quand il sera grand, il se vengera. (PH, 123) La violence verbale s’étend également dans la rue. Absorbée par ses pensées, Malika se fait insulter par des automobilistes qui la traitent de « chien » ou de « conasse ». Dans l’univers de Ferrudja Kessas, les policiers, eux aussi, recourent à des propos agressifs, auxquels ils font face à leur tour. Lorsqu’un jeune homme arrêté se débat et les insulte « dans toutes les langues » (BS, 148), l’un des policiers le qualifie de « petit salopard » (BS, 148), ponctuant sa violence verbale par des coups de pied. Mais les spectateurs de cette scène révoltante, eux aussi, s’opposent à l’autorité en lançant des insultes comme « salauds » ou « salauds de flicaille » (BS, 149). L’espace urbain se transforme en outre en un terrain où se déploient des propos violents qui « font rire » 9 , autrement dit des insultes qui attaquent l’image de soi, mais dont le but est de provoquer le rire tout en prétendant révéler une vérité. Dans le roman Du rêve pour les oufs , Ahlème devient témoin d’un échange verbal qui oscille entre le jeu et l’agression, où les protagonistes, Cafard, Escobar et le Chien errant, se livrent à une joute linguistique 8 Dans son ouvrage Espèce de... ! : les lois de l’effet injure , Evelyne Larguèche distingue trois types de contenu langagier agressif : « ce qui choque », « ce qui blesse » et « ce qui fait rire ». 9 Voir Evelyne Larguèche, ibid . 37

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