AGAPES FRANCOPHONES 2024

Ioana MARCU _____________________________________________________________ 38 ‒ Ta race, enculé, tu t’es pas vu sale chien, tu t’appelles Didier ! réplique l’autre illico. ‒ Ben Alain c’est pire ! Et ta mère à toi s’appelle Bertha. ‒ Ferme ta gueule, j’ai pas parlé de ta mère à toi, reste paisible aussi… ‒ Il a raison, c’est pire ! C’est vrai ! L’autre type qui était tranquille jusqu’alors se met à engrainer à son tour. ‒ Alors toi, Mouloud, parle même pas, avec ton blase d’épicier. ‒ J’t’encule. (RO, 105-106) L’objectif de cet échange de répliques n’est pas tant de désigner un gagnant. Bien qu’il se déroule « dans une arène » – le hall de l’immeuble – un lieu intrinsèquement lié à la compétition et au combat (Lepoutre 1997, 188), il ne répond pas à un besoin de marquer sa domination, « d’assurer son pouvoir » (Laforest et Vincent 2004, 64). L’enjeu principal réside plutôt dans la volonté de dire indirectement à Ahlème : « Nous sommes entre nous », une manière de l’exclure du groupe et de lui faire comprendre qu’elle n’a pas sa place dans cet espace exclusivement masculin, surtout à une heure tardive. Le vocabulaire utilisé est d’ailleurs empreint d’obscénité, renforçant la dimension violente de cette mise à l’écart. L’école constitue un autre espace où les échanges verbaux prennent souvent une tournure agressive. L’établissement scolaire apparaît ainsi comme l’un des terrains privilégiés – voire un véritable laboratoire – de l’élaboration d’un lexique « clandestin » à forte connotation violente. Ces affrontements langagiers peuvent opposer des élèves entre eux, mais aussi des professeurs, des conseillers d’éducation ou encore des individus extérieurs à l’établissement. Ils se déroulent dans divers sous-espaces : la classe, la cour de récréation et, plus rarement, le bureau des enseignants. Dans le roman Kiffer sa race , Lamine et ses compagnons usent régulièrement de la violence verbale pour humilier le nouvel arrivant et affirmer leur domination au sein de la classe. Alphonse, un jeune réfugié antillais, en est victime : les insultes qu’il subit, d’une extrême brutalité et chargées d’une forte connotation dépréciative, finissent par dégénérer en violence physique. Lorsqu’un enseignant devient la cible, c’est Foued Galbi qui se distingue par sa virulence. Plusieurs rapports d’enseignants signalent son exclusion répétée des cours pour des propos jugés « vulgaires et honteux » (RO, 54), tels que « Denoyer, tête de fion », « Denoyer, gros cul », ou encore « Denoyer, ta femme, elle est grosse » (RO, 54). Placées dans un autre contexte, face à un interlocuteur habitué aux joutes verbales, autorisé à participer comme combattant de plein droit dans un échange violent- spectacle, ces insultes auraient pu s’apparenter à de simples vannes. Le cas de Lamine est particulièrement intéressant. Ses insultes adressées à Monsieur Landru, professeur de français, échouent à atteindre leur objectif : loin de blesser leur cible, elles suscitent plutôt l’amusement du public et l’indifférence de l’enseignant. Habitué à se percevoir comme une victime de propos racistes, Lamine choisit de 38

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