AGAPES FRANCOPHONES 2024

Ioana MARCU _____________________________________________________________ 40 Une autre forme de violence, dite « virile » (Le Goaziou et Mucchielli 2009, 419), survient dans des espaces communs où les protagonistes ne se connaissent pas mais se croisent régulièrement. Comme l’expliquent Véronique Le Goaziou et Laurent Mucchielli, « tout se joue dans la rencontre » (2009, 419) : ces affrontements naissent souvent d’un regard jugé trop insistant, d’une attitude perçue comme hostile, d’une bousculade involontaire ou encore d’un comportement interprété comme une provocation. Cette tension latente se cristallise dans Beur’s story , où Abdel intervient pour défendre une jeune fille harcelée par un inconnu qui « la collait de près, de très près même » (BS, 57). Son geste de protection menace alors de déclencher une bagarre générale, révélant à quel point la violence physique est toujours prête à surgir dans ces interactions codifiées. Une autre forme de violence physique est celle du « voisinage » (Le Goaziou et Mucchielli 2009, 420). Dans ce cas, les protagonistes se connaissent bien, vivant dans la même rue ou le même immeuble et se croisant quotidiennement dans les espaces communs. Contrairement aux « embrouilles » éphémères, ces conflits naissent souvent de tensions profondes et anciennes, nourries par des différends persistants. Lorsqu’ils éclatent, ils peuvent prendre une ampleur dramatique. Ainsi, dans un accès de vengeance après que sa femme a été mordue par le chien de Frédéric, Monsieur Martinez « shoote » sur l’animal. Mais son geste dégénère tragiquement : une balle perdue atteint Rachid, un SDF innocent, transformant un simple différend en un drame irréparable. Dans les romans Kiffer sa race , Beur’s story et Du rêve pour les oufs , la banlieue se présente comme un véritable « locus periculosum », un lieu où la violence est presque banalisée et devient une réalité quotidienne. Le quartier Les Marais Noirs, par exemple, est « réputé pour être le berceau de voleurs et de voyous » (BS, 49), et la présence constante de la police, ainsi que les affrontements réguliers entre les forces de l’ordre et les jeunes du quartier, ne surprennent plus personne. Dans le roman d’Habiba Mahany, pénétrer dans la cité relève d’un véritable défi pour toute personne étrangère, y compris les pompiers, qui, de peur d’être victimes d’une embuscade, doivent systématiquement être escortés par la police. Dans Du rêve pour les oufs , la rue représente aussi un territoire de « bizness ». Ahlème découvre cette face sombre de la cité à travers son frère Foued, un jeune qui « se débrouille » en dehors des lois, se mêlant au trafic local. Il fait preuve d’une attitude de fierté vis-à-vis de ses activités illégales, qu’il perçoit comme un moyen nécessaire de survie : « C’est la jungle ! Faut les enculer avant que ce soient eux qui le fassent. Ceux d’en haut, les bourges, c’est les lions et nous, ici, on est des hyènes, on n’a que les restes » (RO, 98). Ahlème, après avoir pénétré dans le « territoire des grands », le bloc 30, un lieu interdit où même la police hésite à entrer, se retrouve face aux caïds comme Lépreux, Cafard et Champs, qui, dans un environnement 40

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