AGAPES FRANCOPHONES 2024
Variations de la violence au masculin dans la littérature féminine issue de l’immigration maghrébine _____________________________________________________________ 41 insalubre, empesté par l’odeur de shift et des poubelles, se livrent à des activités illégales tout en ruinant la vie des autres jeunes de la cité. Dans Kiffer sa race , la violence physique éclate également à l’école. Alphonse, un jeune réfugié antillais, devient la cible de harcèlements incessants de la part des « zonards » de sa classe. L’incident qui conduit à une véritable bagarre commence avec un commentaire sur « l’esclavage des nègres », mal compris par les « cancres ». Traité de « faux derche », de « putain de vendu » et de « faux renoi » (KS, 234), Alphonse riposte. Le climat se tend à la récréation : « Ça sent le grabuge à dix kilomètres à la ronde […]. Monsieur le macho se laisse pas marcher sur les pieds […]. » (KS, 237). Le conflit dégénère en une bagarre violente, l’atmosphère se charge de tension, « la masse est sur le point de la submerger » (KS, 234-235) lorsque les surveillants interviennent pour éviter une issue fatale. Cette altercation, selon Sabrina, ne marque que le début d’une guerre plus large, « un affrontement qui risque de charrier son lot de victimes » (KS, 237). Dans des circonstances exceptionnelles, la violence peut franchir les frontières de la proximité pour se propager à une échelle plus vaste, voire nationale. Un exemple marquant en est la guerre. Ruiné, Monsieur Kerchouche prend un jour la décision de s’engager dans l’armée française, sans mesurer pleinement les conséquences de son geste : « Il ne sait pas, au moment où il appose une croix en guise de paraphe au bas de son contrat, qu’il devient "harki", un traître à une cause qu’il ne connaît pas et qui le dépasse » (PH, 246). Assistant malgré lui à des faits abominables (assassinats, tortures) commis par d’autres harkis et des soldats français, il prend rapidement conscience de l’horreur de la situation. Après quelques mois, ne pouvant plus « soutenir la France dans cette guerre qui n’est pas la sienne » (PH, 254), il quitte l’armée. Mais il comprend vite que sa tentative de neutralité met en péril la vie de sa famille, et il se résigne à rejoindre de nouveau l’armée française. Pendant ce temps, le FLN impose sa terreur à la population : ses membres torturent ceux qui leur désobéissent, violent les femmes, égorgent les enfants et « déciment des familles entières » (PH, 261). À la fin de la guerre, Monsieur Kerchouche prend la décision désespérée de quitter le bled et de se réfugier en France, espérant échapper à la mort que le FLN réserve à tous ceux qui ont combattu aux côtés du colonisateur. Ainsi, qu’elle soit domestique, urbaine ou historique, la violence physique façonne les trajectoires des personnages et les enferme dans un cycle de domination et de souffrance. Mais cette brutalité ne se limite pas aux coups et aux affrontements : elle s’étend à d’autres formes d’oppression plus insidieuses, telles que la violence économique, sociale et sexuelle, qui viennent renforcer l’état de vulnérabilité des individus. IV. D’autres configurations de la violence Protéiforme, la violence décrite dans les romans du corpus revêt également une dimension sociale . Elle se manifeste à travers des 41
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