AGAPES FRANCOPHONES 2024
Ioana MARCU _____________________________________________________________ 42 comportements qui entravent la liberté individuelle et imposent des contraintes arbitraires. Après la fugue de ses filles aînées, Monsieur Zeldani prive Farah de toute autonomie en lui interdisant non seulement de quitter la maison, mais aussi de passer son examen de fin d’études, pourtant essentiel à son avenir universitaire : « ― Farah ! hurla mon père dans le combiné, elle vient plus à l’école, ça l’intéresse plus et puis elle va avoir dix- huit ans, elle est plus obligée de venir… Pour l’examen ? Elle est malade, elle a vomi » (NEF, 103). Face à l’alternative entre, d’un côté, permettre à leur fille de poursuivre ses études au prix d’une possible disgrâce familiale et, de l’autre, préserver l’honneur du clan, les Zeldani tranchent sans hésitation : ils condamnent Farah à renoncer à son rêve et lui imposent un mariage avec un inconnu. De son côté, Monsieur Nalib restreint la liberté de ses filles dès qu’elles deviennent femmes, leur interdisant de traîner en bas de l’immeuble. Par cette mesure, il cherche à préserver leur réputation, perçue comme le socle de l’honneur familial. Vient ensuite la violence sexuelle . Nedjma subit les comportements déplacés de son père alcoolique. Ce n’est qu’à la fin du roman, accablée par la détresse et la solitude, qu’elle trouve le courage de confier à Sabrina les épreuves qu’elle endure en silence : « C’est mon daron… Tu sais qu’il boit. Déjà, sobre, il est pas facile à vivre, alors quand il est ivre… Une catastrophe… Depuis mon retour du bled, les choses ont empiré… […] Disons que son regard sur moi a changé… Il me fait de drôles de remarques […]. Il me terrorise… […] C’est sa façon… euh… ses allusions quand la daronne a le dos tourné » (KS, 212-213). Derrière ces mots entrecoupés se dessine une peur profonde, un malaise indicible face à un père dont l’alcool décuple la brutalité et abolit les limites. Dans Mon père, ce harki , les Kerchouche subissent une violence économique omniprésente, exacerbée par leur confinement dans des « non-lieux » depuis leur arrivée en France. Privés de toute aide sociale, ils ignorent même qu’ils ont droit aux allocations familiales – personne ne leur en a jamais parlé. Dépourvus de ressources financières, leur quotidien devient une lutte permanente pour la survie : Les allocations familiales, par exemple, « étaient versées sur un compte spécial de service social nord-africain, qui servit à financer les lieux de relégation », écrit Joël Mettay. L’historien Michel Roux l’affirme également, dans Les Harkis, les oubliés de l’Histoire : « S’autorisant de sa qualité de personne morale, le ministère des Rapatriés détourna l’intégralité de la prestation. » Motif : les harkis ne sont pas capables de gérer leur argent. […] Michel Roux souligne la crainte des autorités de verser aux harkis des « sommes relativement importantes que, dans leur imprévoyance bien connue, ils auraient risqué de gaspiller inutilement ». Les deux auteurs concluent, sans appel : il y a bien eu « spoliation ». Mes parents ont donc été spoliés. Leur argent a servi à financer un système d’exclusion. Ils ont payé leur propre prison ! Les autorités françaises ont volé les harkis et les ont sciemment maintenus dans la misère, la faim et le froid. [...] (PH, 69-70) 42
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