AGAPES FRANCOPHONES 2024
LAHRAOUI Salma _____________________________________________________________ 60 écrivain — du plaisir de mon lecteur ? Nullement. Ce lecteur, il faut que je le cherche, (que je le « drague »), sans savoir où il est. Un espace de la jouissance est alors créé. Ce n’est pas la « personne » de l’autre qui m’est nécessaire, c’est l’espace : la possibilité d’une dialectique du désir, d’une imprévision de la jouissance : que les jeux ne soient pas faits, qu’il y ait un jeu. (Barthes 1973, 10-11) Facile est de constater que Barthes réfléchit sur la notion de « plaisir du texte » à travers deux dimensions principales : l’écriture et la lecture. La première trahissant l’acte de création du récit, nous renvoie aux sensations éprouvées par l’écrivain. Le seconde, quant à elle, nous place du côté du lecteur comme instance qui découvre le texte, lui octroie des significations, en fin, le fait vivre. Il cherche à travers les pages du récit à satisfaire des désirs, à combler des vides, à s’identifier à des personnages. Or, il est à souligner que Barthes oppose ici deux sortes de plaisir : d’écrire et de lire. Il rejette toute réciprocité ou interdépendance entre les deux puisque, selon lui, l’un ne garantit pas l’autre. Cependant, il attire l’attention sur ce qui entraîne cette sensation agréable chez le lecteur qu’il convient de « chercher » et de « draguer ». Ce choix de vocabulaire entraîne petit à petit le déploiement de tout un champ lexical sensoriel, physique et psychique. D’ailleurs, c’est dans ce sens que Barthes rapproche le texte d’un corps tout en décrivant l’instauration d’une sorte de relation charnelle entre celui-ci et le lecteur. C’est une métaphore rendue le passage suivant : L’endroit le plus érotique d’un corps n’est-il pas là où le vêtement bâille ? Dans la perversion (qui est le régime du plaisir textuel) il n’y a pas de « zones érogènes » (expression au reste assez casse-pieds) ; c’est l’intermittence, comme l’a bien dit la psychanalyse, qui est érotique : celle de la peau qui scintille entre deux pièces (le pantalon et le tricot), entre deux bords (la chemise entrouverte, le gant et la manche) ; c’est ce scintillement même qui séduit, ou encore : la mise en scène d’une apparition-disparition. Ce n’est pas là le plaisir du strip-tease corporel ou du suspense narratif. Dans l’un et l’autre cas, pas de déchirure, pas de bords : un dévoilement progressif : toute l’excitation se réfugie dans l’espoir de voir le sexe (rêve de collégien) ou de connaître la fin de l’histoire (satisfaction romanesque). (Barthes 1973, 17-18) La personnification du texte est ici évidente. Elle est perceptible à travers sa figuration comme un corps humain doté d’une sensibilité, mais aussi de pouvoirs d’attraction. Ce faisant, le texte séduit comme un corps féminin charmera. Plus encore, Barthes rapproche le texte littéraire d’une strip-teaseuse dont les mouvements de déshabillage s’apparenteront aux moments de lecture faisant naître un sentiment d’attente. C’est ce qu’il nomme « suspens narratif ». En d’autres termes, ce dévêtement lent et sensuel est rapproché à des dispositifs 60
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