AGAPES FRANCOPHONES 2024

Jouissance textuelle et hybridité narrative dans la littérature postcoloniale francophone : Djebar et Mabanckou _____________________________________________________________ 61 narratifs se basant sur le « dévoilement progressif » de « la fin de l’histoire » (Barthes 1973, 17). De ce fait, c’est dans cette esthétique narrative que les sens du lecteur sont stimulés ainsi qu’ébranlés. Il s’ensuit que le texte doit inviter à une exploration et chercher à atteindre ce lecteur. Comme un corps, il doit envoûter, enchanter et séduire ce dernier. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle Barthes parle de la création d’« un espace de jouissance » (Barthes 1973, 10). Il s’agit d’un lieu d’inconfort et d’incommodité, de perte et d’égarement. C’est une incommodité d’où le lecteur tire sa satisfaction en l’éloignant de tout ce qui est commun, familier et rassurant. À ce niveau, il s’avère, donc, important de faire la distinction entre le « texte de plaisir » et le « texte de jouissance ». Le critique littéraire explique : Texte de plaisir : celui qui contente, emplit, donne de l’euphorie ; celui qui vient de la culture, ne rompt pas avec elle, est lié à une pratique confortable de la lecture. Texte de jouissance : celui qui met en état de perte, celui qui déconforte (peut-être jusqu’à un certain ennui), fait vaciller les assises historiques, culturelles, psychologiques, du lecteur, la consistance de ses goûts, de ses valeurs et de ses souvenirs, met en crise son rapport au langage. (Barthes 1973, 22-23) C’est à travers un arsenal de finalités propres à chacun de ces deux types de textes que Barthes les distingue l’un de l’autre. Nous retiendrons que le « texte de plaisir » se rattache à tout ce qui est de l’ordre du commun et du consensus. Autrement dit, les référents du lecteur ne sont pas remis en question. De ce fait, il sort intact de sa lecture puisque le rapport établi avec le texte se fonde sur des affinités et des correspondances constantes. Au contraire, le « texte de jouissance » l’éloigne d’une lecture paisible par de permanents ruptures et détournements de tous les modèles canoniques. Ce texte s’appuie sur des discontinuités, des irrégularités et des failles lesquelles obligent le lecteur à se dépouiller de tous ses référents culturels et institutionnels, mais également intimes afin d’aller à la rencontre du texte. Il est important aussi de souligner que le choix du mode fragmentaire par Barthes, nous rappelle le morcellement de L’Amour, la fantasia d’Assia Djebar 1 . À ce niveau, il est déjà tout à fait légitime d’avancer que le texte de Djebar est un texte de jouissance dans la mesure où la linéarité est refoulée au profit de ruptures, d’imprécisions, d’incertitudes et de confusions. Le sens ainsi que l’orientation de ce texte sont délicats et difficiles à définir. En effet, à sa lecture, nous nous retrouvons dans la difficulté voire même l’impossibilité de définir les contours du récit et de lui spécifier un début et une fin. C’est le cas également de Les Petits-Fils nègres de Vercingétorix où Alain 1 Assia Djebar, L’amour, la Fantasia , Paris, Albin Michel, 1995 [1985]. Dorénavant désigné à l’aide du sigle (AF), suivi du numéro de la page. 61

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