AGAPES FRANCOPHONES 2024
Jouissance textuelle et hybridité narrative dans la littérature postcoloniale francophone : Djebar et Mabanckou _____________________________________________________________ 69 utilisés révèlent un écart entre le temps de l’histoire et celui du récit. Le recours au plus-que-parfait marque une antériorité par rapport à l’action exprimée au passé composé, soulignant le décalage temporel inhérent au récit. Ces analepses, bien que potentiellement éclairantes sur certains aspects de l’histoire, introduisent également une discontinuité qui peut troubler la compréhension globale. Celle-ci ne se construit véritablement qu’à la clôture du récit, lorsque les éléments épars prennent enfin sens. Dans Figures III, Gérard Genette réfléchit longuement sur ce qu’il appelle les « anachronies narratives » (1972, 105). Selon lui, il s’agit de « différentes formes de discordance entre l’ordre de l’histoire et celui du récit » (Genette 1972, 106). Ce sont de constantes ruptures narratives que le lecteur est appelé à détecter constamment. À ce niveau, il nous semble important de signaler que, dans le roman Les Petits-fils nègres de Vercingétorix de Mabanckou, la confrontation du cadre temporel des trois premières parties à celui de la section qui clôture le récit : « Derniers feuillets : Le Départ pour Pointe-Rouge » (PF, 231-249), trahit parfaitement cette « dualité temporelle » (Genette 1972, 106). En effet, une démarcation tapante est à noter entre les deux. Tout d’abord, au niveau du choix de division ainsi que la longueur. Ensuite, sur le plan du temps employé : le présent. De ce fait, contrairement aux trois premières parties où il est question d’écriture rétrospective et d’assemblage d’anciens manuscrits impliquant imbrication de récits divers ainsi que déstabilisation chronologique et énonciative, la dernière section, elle, change complétement de configuration. C’est le moment clé de la compréhension de toute la structure narrative exposée dans « Note de l’éditeur » (PF, 9-11) et « Avant-Cahier » (PF, 13-15). Hortense y figure achevant son Cahier . Le lecteur se confronte au récit cadre au sein duquel Hortense se représente en plein acte d’écriture, repoussant ainsi toute disgression spatio-temporelle. Or, Barthes n’atteste-t-il pas que « le plaisir de la lecture vient évidemment de certaines ruptures » (1973, 13) ? C’est une instabilité qui est évidente dans le roman de Mabankou . Elle est perceptible à travers la texture même de la trame de narration laquelle est ponctuée de plusieurs analepses. En définitive, l’intertextualité est une forme d’hybridité textuelle. ; c’est une pratique qui permet la création d’un espace littéraire où se réalisent moults influences et interférences entre différents textes. Cette relation dynamique est susceptible de procurer un plaisir à travers les multiples jeux d’allusions implicites ou de citations explicites de références tierces sollicitant l’interaction d’un lecteur averti. À cela s’ajoutent les significations produites, notamment la mise en cause de la prétendue pureté du texte littéraire et la remise en question de ses frontières. Or, cette hybridité textuelle ne peut-elle pas se manifester sous d’autres allures. Qu’est-il lorsqu’une œuvre fait référence à elle-même ? 69
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