AGAPES FRANCOPHONES 2024
Jouissance textuelle et hybridité narrative dans la littérature postcoloniale francophone : Djebar et Mabanckou _____________________________________________________________ 71 enchâssée. À l’image d’une matriochka 8 , le texte littéraire abrite en son sein une série d’éléments narratifs ou discursifs emboîtés, chacun reflétant ou prolongeant le cadre qui les contient. Ainsi, c’est à travers le principe d’emboitement que ce dispositif littéraire crée plusieurs niveaux de narration et de représentation. Nous parlons de « réflexivité » lorsque l’ensemble de ces derniers entretiennent des relations réciproques. C’est d’ailleurs un rapport analogique qui le pousse à interroger la légitimité « d’assimiler le concept de mise en abyme à celui de miroir » (Dällenbach 1977, 19). Dans notre corpus, nous avons affaire à des structures complexes où les niveaux de narration sont nombreux formant ainsi plusieurs récits enchâssés. Afin d’expliciter cette idée de la multiplicité des « foyers » (1977, 47) narratifs, Dällenbach s’appuie sur la tissure d’une œuvre qui repose fondamentalement sur une mise en abyme, bravant, de ce fait, toutes les conventions de linéarité narrative. À ce niveau, ce sont de véritables « audaces narratives » (Gauvin 2019, 9) que s’autorisent aussi bien Djebar dans son roman La Disparition de la langue française 9 que Mabanckou, notamment dans Les Petits-Fils nègres de Vercingétorix . Dans ces deux œuvres, le procédé de l’« œuvre dans l’œuvre » 10 est non seulement présent, mais renforcé, donnant lieu à une mise en abyme où les voix narratives se superposent, se répondent et/ou se confrontent. Cette stratégie permet aux auteurs de brouiller les frontières entre fiction et réalité, entre auteur, narrateur et personnage, tout en engageant une réflexion sur l’acte même d’écrire. D’entrée de jeu nous pouvons repérer plusieurs similitudes entre Berkane de Djebar et Hortense de Mabanckou. Ces deux personnages tiennent des journaux qui s’invitent – quoique différemment –, sur les scènes romanesques de leur auteur respectif. En effet, dans La Disparition de la langue française, le journal de Berkane agit comme une sorte de microcosme. Représentant un dispositif qui permet au protagoniste une écriture intimiste voire une introspection, il est fluidement inséré à la scène de l’écriture. C’est la deuxième partie « L’amour, l’écriture » (DLF, 81-180) que voit l’intégration de la section « Journal d’hiver » (DLF, 113-135) autour de laquelle les soupçons se formulent au fur et à mesure que nous avançons dans la lecture. En effet, si les premières pages donnent à voir des discussions entre Berkane et Nadjia, il n’en demeure pas moins vrai que se dresse petit à petit les marques du journal que tient le protagoniste. Deux citations viennent en témoigner. D’abord, la confession suivante du protagoniste : « Le lendemain du départ de Nadjia, j’ai eu besoin, dans 8 Autrement dit : « une poupée russe ». 9 Assia Djebar, La Disparition de la langue française, Paris, Albin Michel, 2003. Dorénavant désigné à l’aide du sigle (DLF), suivi du numéro de la page. 10 C’est une expression employée par Michel Butor ( Répertoire III , Paris, Minuit, 1968,, 17). Elle est reprise de multiples fois par Lucien Dällenbach dans Le récit spéculaire Essai sur la mise en abyme (1977). 71
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