AGAPES FRANCOPHONES 2024

Jouissance textuelle et hybridité narrative dans la littérature postcoloniale francophone : Djebar et Mabanckou _____________________________________________________________ 73 d’intertextualité. La présence de fragments « à la fois dépendants et autonomes » (Bédé et Coulibaly 2015, 10) du roman ainsi que du journal du protagoniste révèle les multiples sinuosités textuelles, narratives et discursives au niveau desquelles se déjouent toutes les frontières. C’est un labyrinthe intertextuel qui n’est guère univoque. En effet, à l’image du Journal d’Édouard qui dans Les Faux-Monnayeurs de Gide participe à l’exploration de la création littéraire, celui de Berkane dans La Disparition de la langue française laisse transparaître une réelle réflexion sur l’acte même d’écrire. C’est ce qui est perceptible dans la révélation suivante : Je pensais que l’écriture sur son propre passé développait une sorte d’égotisme. Mais non ! S’aimer en effet, mais, en quelque sorte, dans une forme d’anonymat. Pour continuer à écrire, même en avançant dans le noir, il faut, après tout, s’aimer un peu soi-même ! Ne pas avoir démérité : le sentir confusément. (DLF, 132-133) Le ton introspectif est ici incontestable. Il permet à Berkane d’extérioriser ses motivations et ses pensées. À ce niveau, frappant est de signaler l’établissement de liens intimes entre le processus d’écriture et la construction identitaire. Autrement dit, l’acte d’écrire permettrait une compréhension de soi à travers une sorte de remontée dans le temps. Néanmoins, le fait d’écrire pour soi et de soi ne relèvera pas d’un individualisme exacerbé ? C’est le dilemme auquel le protagoniste se heurte. Selon lui, il s’agit plus d’une sorte de rythme intérieur fait d’alternance d’amour, d’estime et d’acceptation de soi. Or, les réaliser dans l’anonymat ne s’avère-t-il pas être antinomique ? Il faut dire que dans le cas de Berkane, l’écriture s’avère également être synonyme de conservation (DLF, 192) ce qui nous rappelle Hortense, le personnage de Mabanckou. Elle se tourne vers l’écriture afin de sauvegarder, de préserver et de perpétuer toutes les péripéties du conflit viétongolois. La narration de celles-ci se joint au réaménagement de ses notes ultérieures et constitue le roman même que nous lisons : Les Petits-Fils nègres de Vercingétorix. De ce fait, c’est une réflexivité très prononcée qui constitue toute la texture de cette scène postcoloniale romanesque. En effet, nous nous retrouvons face à un personnage-écrivain en situation d’écriture. Hortense y figure comme l’auteur, la narratrice et le personnage. Par conséquent, elle y apparaît en action, mais également en situation d’écriture. Il s’ensuit que le lecteur assiste et est témoin de la genèse d’une œuvre qui comporte sa propre élaboration. Signalons que ce dispositif de jonction est annoncé dès l’ouverture du roman : « Nous avons reçu un cahier intitulé Les Petits-Fils nègres de Vercingétorix. Notre comité de lecture l’a retenu pour publication. Le texte est signé d’une certaine Hortense Iloki » (PF, 9). De prime abord, nous pouvons affirmer que la structure narrative de cette œuvre de Mabanckou diffèrera de celle de La Disparition de la 73

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