AGAPES FRANCOPHONES 2024
Sortir de l’africanité, un défi pour la littérature francophone africaine. Le cas d’Alain Mabanckou _____________________________________________________________ 79 responsabilité de l’Afrique : « votre petit fonds de commerce de nègres désespérés c’était l’esclavage ou la traite négrière. Et ça vous donnait des raisons […] de dire aux Blancs qu’ils n’étaient que des méchants loups. […] Vous les nègres vous n’aviez pas les mains blanches, vous n’étiez que des hypocrites. Vous êtes coupables, complices. » (BB, 253). Pour le personnage de Mabanckou, c’est refuser de voir la vérité imposante en soutenant que le Blanc capturait tout seul le Noir sans l’aide des Africains. Hippocrate renchérit les thèses défendues par Yambo Ouologuem qui, dans son roman Devoir de violence , fut le premier à briser le tabou dans une Afrique qui se refusait de voir la vérité en face : « C’est le sort des Nègres d’avoir été baptisés dans le supplice : par le colonialisme des notables africains, puis par la conquête arabe. […] Les Blancs ont joué le jeu des notables africains. » (1968, 7) Ce qui était un tabou pour l’ensemble des Africains vivant en Afrique ne l’est plus pour les enfants de la postcolonie en contexte diasporique où la liberté d’expression est réelle. Dans son essai Le sanglot de l’homme noir , Mabanckou rappelle d’ailleurs : « La part de responsabilité des Noirs dans la traite négrière reste un tabou parmi les Africains, qui refusent d’ordinaire de se regarder dans le miroir. » (2012, 60) Par ailleurs, le personnage Hippocrate du roman Black Bazar revient sur la « mission civilisatrice » sans laquelle l’Afrique resterait encore au cœur des ténèbres. C’est ce que traduit la teneur de son discours : « Ah oui, la colonisation …. […] À l’école on vous interdisait de parler vos langues de barbares dans la cour de récréation. Civilisation ou barbarie, fallait choisir, parce que nations nègres et culture, c’est incompatible. Là on vous offrait la civilisation ! » (BB, 253) Le regard critique des enfants d’Afrique aide à comprendre les vérités cachées au sujet de la traite négrière et la colonisation. Sans jouer le jeu de l’Occident et en dépit même de ses origines africaines, Mabanckou se demande dans son essai Le sanglot de l’homme noir : « Faut-il sans cesse nier que pendant ce trafic les esclavesnoirs étaient rassemblés puis conduits vers les côtes par d’autres Noirs ou par des Arabes ? » (2012, 61). Selon le romancier, la vérité est imposante, que les Africains la reconnaissent ou la nient. Il importe plutôt de réécrire l’histoire de l’Afrique sans occulter les parties essentielles pour que l’Africain prenne conscience et joue sa parution plutôt que d’accuser le Blanc de son malheur : « Pour ma part, je suis de ceux qui soutiennent que l’histoire africaine reste à écrire avec patience, avec sérénité. Ne faire pencher la balance ni d’un côté, ni de l’autre. » (2012, 10) Fini le sanglot de l’Africain semble insinuer Mabanckou. C’est à juste titre que le personnage d’Hippocrate prend de la distance avec certaines valeurs culturelles que l’Afrique continue de sacraliser. 79
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