AGAPES FRANCOPHONES 2024

TAIBÉ Marcel et SAMEDI Koye _____________________________________________________________ 80 I.2. Critique des valeurs nègres Le caractère révolu de certaines valeurs africaines fait l’objet d’une remise en question par les personnages immigrés d’origine africaine. En effet, le monde qui bouge fait voler en éclat les valeurs culturelles propres à l’identité basée sur l’appartenance ancestrale. Le regard évaluateur de l’Autre ne laisse pas indifférent l’étranger. C’est pourquoi les défaillances constatées dans les cultures d’origine africaine sont représentées dans l’œuvre romanesque de Mabanckou. Les enfants de la postcolonie rejettent certains aspects culturels hérités d’Afrique qu’ils estiment contraires à l’épanouissement individuel. L’expérience diasporique offre un contexte propice à la prise de conscience des héritages culturels problématiques transmis au fil des générations. Dans Black Bazar , le regard critique porté sur la musique africaine illustre cette remise en question : le roman déconstruit l’idée selon laquelle le tam-tam incarnerait l’essence même de cette musique. À travers le personnage d’Hippocrate, cette vision stéréotypée est contestée, car pour lui, cet instrument ne constitue en rien un motif de fierté : « Ça fait trop retour aux sources, à la case de départ, à l’état nature » (BB, 126) Sa colère est grande quand il voit les immigrés africains jouer du tam-tam en France : « C’est quoi cette histoire de ramener le tam-tam aux pauvres Africains d’Afrique ? […] Un Blanc qui apprend du tam-tam, c’est normal, […] Un Noir qui bat du tam-tam, ça craint. » (BB, 126) C’est une invite à dépasser les valeurs d’origine pour s’ouvrir au monde extérieur. C’est du moins ce que reconnaît Gilbert Zouyané : « Moulé par la culture du pays d’accueil, le personnage immigré invite à dépasser certaines considérations ou du moins à les confronter aux réalités du présent. » (2021, 170) C’est justement le message fort de Mabanckou à l’endroit des Africains du XXI e siècle. Les personnages immigrés de l’écrivain franco-congolais passent pour des imitateurs des personnages européens dont la critique à l’endroit des Africains est sans complaisance. Il n’est plus question de s’accommoder aux traditions africaines pour en tirer fierté. Pour leur bonheur, les Africains doivent faire table rase avec les valeurs obsolètes qui les maintiennent plutôt dans une époque révolue. Le séjour en terre d’accueil a modelé leur vision du monde. I.3. Affranchissement des frontières nationales Par ailleurs, l’immigration des enfants de la postcolonie est l’expression du dépassement du lieu d’origine et par conséquent de toute forme d’identité-racine que récuse Edouard Glissant (1997). Le mythe nomade devient par son ampleur un motif narratif. En effet, l’immigration traduit le destin de l’homme du vingt unième siècle, période de forte mobilité humaine. Le sédentarisme par son entretien du mythe de l’identité d’origine et la fixité dans un système de référence de valeurs d’origine, ne s’accommode plus à cette époque contemporaine 80

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