AGAPES FRANCOPHONES 2024
TAIBÉ Marcel et SAMEDI Koye _____________________________________________________________ 82 II.1. « Pour une littérature-monde » Pour Halen Pierre, « relèvent du système littéraire francophone, toutes les productions, non françaises, concernées par l’attractivité du centre. » (2003, 25-37) Toutefois, les écrivains africains contemporains prennent de la distance avec le terme de littérature francophone. Bien que n’ayant pas le français comme langue maternelle, Mabanckou se positionne dans le champ littéraire français tout en conservant ses valeurs d’origine africaine. Ainsi le romancier travaille son écriture en vue de faire la part belle aux valeurs de son terroir. Il se rapproche du champ littéraire français en adoptant diverses stratégies. Pour Bourdieu, « La structure du champ est un état du rapport de force entre les agents ou les institutions engagés dans la lutte. […] Les luttes dont le champ est le lieu ont pour enjeu le monopole de la violence. » (1992, 114) Il reste que la « littérature-monde » en français à laquelle aspire Mabanckou est un lieu d’effacement de l’identité d’origine. C’est pourquoi le romancier franco-congolais s’inscrit dans la « littérature-monde » tout en conservant les valeurs africaines de portée universelle. N’ayant pas le français comme langue maternelle, Mabanckou l’enrichit par des créations lexico-syntaxiques, par l’humour et par l’oralité propre à la tradition africaine. Par ailleurs, il assure sa visibilité originale dans le champ littéraire français par l’inscription de la SAPE qui est un mouvement culturel congolais caractérisé par l’extravagance vestimentaire. En effet, Hector Madiavilla « La S.A.P.E, ou Société des Ambianceurs et Personnes Elégantes, est un phénomène vestimentaire et culturel s’inspirant du dandysme, apparu au Congo à l’époque de sa colonisation par les Français. » (2013, 160) Il faut admettre que les sapeurs congolais entretiennent le mythe de Paris comme paradis car ils sont obsédés par le rêve de voyager à Paris et revenir en grande pompe à Brazzaville en qualité d’ambassadeurs de l’élégance. Être vu dans sa communauté est une fin en soi que poursuit le sapeur congolais : « Le vêtement est notre passeport. Notre religion. » (Mabanckou 1998, 61) L’attachement aux vêtements de luxe est une sorte de religion pour ces personnages mondains :« Un Sapeur ne pense qu’aux vêtements, et plus ils sont extravagants plus on le respecte. » (Mabanckou 2012, 52) Propre à la culture congolaise, la SAPE est devenue un mode de vie par lequel se distinguent les personnages que représente Mabanckou. Ils affichent leur appartenance à la SAPE et la défendent comme élément fondateur de leur identité : « Pedro arborait des vêtements griffés Yves Saint Laurent et Gianni Versace –je lus ces noms avec avidité. Ses lunettes de soleil Dolce & Gabbana lui donnaient l’allure d’une vedette. » (Mabanckou 2012, 52) En se réappropriant la culture dominante, la SAPE témoigne de la complexité de l’identité des enfants de la postcolonie en quête perpétuelle de valeurs universelles. 82
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