AGAPES FRANCOPHONES 2024

Révolte et résilience dans Coups de pilon de David Diop _____________________________________________________________ 91 française. Le Nègre, frustré, récupère la langue française qui cambriole sa culture et la manipule à sa guise, pour l’accommoder à l’expression de son ressenti et de sa culture. Alors, au moment où « le poète européen d’aujourd’hui tente de déshumaniser les mots pour les rendre à la nature ; le héraut noir, lui, va les défranciser ; il les concassera, rompra leurs associations coutumières, les accouplera par la violence » (Sartre 1972, XX). Il en résulte que l’espace poétique est empreint de conflit lexical et de transgression des normes préétablies. Le texte intitulé « Les Vautours » constitue une illustration dudit style : En ce temps-là À coups de gueule de civilisation À coups d’eau bénite sur les fronts domestiqués Les vautours construisaient à l’ombre de leurs serres Le sanglant monument de l’ère tutélaire En ce temps-là Les rires agonisaient dans l’enfer métallique des routes Et le rythme monotone des Pater-Noster Couvrait les hurlements des plantations à profit O le souvenir acide des baisers arrachés Les promesses mutilées au choc des mitrailleuses… (Diop 1973, 10) Le texte représente formellement l’une des pages de la révolution nègre. Il marque une révolte et une rébellion assumées contre les canons esthétiques de la versification française. En effet, en règle générale, la poésie est un texte versifié esthétiquement marqué par des strophes et des rimes. Cependant, on perçoit ici un texte composé en un bloc (sans strophes), avec des vers libres (absence de rime), libéré des lois embrigadantes de l’alexandrin et de la tradition métrique. On remarque, avec un tel texte, la fureur d’un Nègre révolté qui se démarque délibérément des emprises de la versification pour s’inscrire dans une voie de désaliénation esthétique conforme à sa logique de liberté culturelle. En fait, l’intellectuel Noir, dans sa démarche révolutionnaire, veut prouver qu’il n’y a pas que les rimes, l’alexandrin, l’équilibre syllabique qui fondent la poésie et qui assurent la littérarité du texte poétique. Au demeurant, cette perception de la poésie, autrefois considérée comme une non-norme, a fini par s’imposer au genre au point qu’il est devenu mal aisé de définir un canon fermé de l’écriture poétique. Il n’y a rien de systématique dans la versification moderne. Chaque poète choisit des techniques et les assemble comme il entend. L’un recourt au vers mesuré, mais il abandonne la rime ; l’autre utilise la rime, mais dans un vers libre. Il serait plus conforme à la réalité de parler de versifications modernes, au pluriel. (Leuwers 2001, 121) L’écriture de la révolte, chez Diop, s’observe également au niveau du rythme. 91

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