AGAPES FRANCOPHONES 2024

Douadélet Camus MECASSON _____________________________________________________________ 94 au rang d’un peuple sans culture, sans civilisation. Ainsi, l’un des objectifs principaux de l’entreprise coloniale était de nier la culture africaine pour imposer la leur. C’est pour quoi, cette riposte anticoloniale inscrite dans Coups de pilon est aussi marquée par le mépris de l’acculturation et son rejet systématique. Tout en incriminant les Blancs, David Diop dénonce également l’attitude indigne de ses frères Noirs déracinés. Alors, sa révolte prend une autre tournure lorsque dans le poème « Le Renégat », il invite son peuple à modifier son rapport au monde occidental. Les vers suivants en témoignent : Mon frère aux dents qui brillent sous les compliments hypocrites Mon frère aux lunettes d’or Sur tes yeux rendus bleus par la parole du maitre Mon pauvre frère au smoking à revers de soie Paillant et susurrant et plastronnant dans les salons de la condescendance Tu nous fais pitié Le soleil de ton pays n’est plus qu’une ombre Sur ton front serein de civilisé… (Diop 1973, 19) Le titre de ce poème est évocateur. Il révèle déjà le manque de fermeté dans les décisions et agissements du Noir. En effet, le terme « renégat » désigne, au sens dénoté, une personne qui a renié sa religion pour embrasser une autre religion, éventuellement sous la contrainte. Figurément, il désigne celui qui, par des motifs intéressés, abjure sa religion quelle qu’elle soit, renie sa patrie, sa culture, sa civilisation, ses coutumes, sa tradition, ses opinions politiques. Le sondage sémantique de ce texte nous plonge au cœur de la dénonciation de cette acculturation certes forcée, mais finalement admise, cette acceptation servile de la domination blanche sous prétexte de l’histoire. Diop fustige les déracinés qui, privilégiant la réussite sociale, s’occidentalisent et perdent leur âme en se laissant naïvement duper par les Blancs qui les méprisent, tout en feignant de les accepter. Reniant leurs origines, ils restent inconsciemment convaincus de leur infériorité et perpétuent ainsi la servilité de leurs ancêtres esclaves. L’anaphore construite avec le patron syntaxique « Mon frère » est d’un sémantisme évocateur qui épouse l’essentiel du ressenti du poète. Il s’en dégage d’abord une apostrophe qui, d’apparence une appellation, se mue en une interpellation face à ce qui ressemble à l’ignorance ou la naïveté devant un danger. Le motif premier de l’acte d’interpellation est la consanguinité et la communauté de racine et de destin que traduisent habilement l’adjectif possessif « mon » et le substantif « frère ». L’adjectif « mon », certes singulier, ici, est d’une valeur généralisante car renvoyant à une catégorie d’individus et non à un seul. Ce lien de sang, à coup sûr, ravive les émotions. Il y a donc cette sorte de pitié-compassion que le poète exprime à travers l’antéposition de l’épithète « pauvre » au nom « frère » au vers suivant. Cela modifie le patron syntaxique, qu’il ressent d’abord face à la duperie dont est victime « [son] frère » qui, 94

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