AGAPES FRANCOPHONES 2024

Révolte et résilience dans Coups de pilon de David Diop _____________________________________________________________ 95 naïvement, se flatte face aux « compliments hypocrites » et à tout ce qui l’acculture et l’aliène. Au fil des vers, la pitié initiale, empreinte de compassion, évolue vers une forme de pitié teintée de mépris. Comme le souligne Jacques Fontanille (2005), ce glissement est possible : la sympathie, entendue comme une douleur intérieure éprouvée en résonance avec la souffrance d’autrui, peut en effet se transformer en un sentiment plus ambivalent, mêlant distance et condescendance. On souffre de la souffrance de son semblable. La pitié-mépris, par contre, ne s’appuie pas sur la compassion, mais sur la reconnaissance de l’état dysphorique (souffrance ou abaissement) de l’autre et repose sur une relation répulsive, voire disjonctive, entre celui qui se plaint et celui qui est à plaindre. Finalement, le « frère » Nègre, de par sa bassesse morale caractérisée par son entêtement ou sa fierté dans l’aliénation, suscite le mépris et même le dégoût du poète. D’où le vers modificateur « Paillant et susurrant et plastronnant dans les salons de la condescendance », proposition participiale qui fonctionne comme complément du nom « frère » et le « Tu nous fais pitié ». Par l’emploi de « nous » au lieu de « me », Diop, dans un lyrisme débordant, porte la charge collective de la passion dysphorique de tout un peuple, celui des Noirs encore dignes de leur être au monde. Le poète négritudien assigne à sa plume la haute mission de libérer les esprits et les mentalités et apporte ainsi sa pierre à l’édifice de la décolonisation. Charles Nokan affirme : Le poète africain, fils d’un peuple dominé, et fréquemment, d’une classe exploitée, doit prendre part à la lutte pour la libération de ce peuple, de cette classe. Son combat est donc celui de tous les opprimés, exploités. Au lieu de chercher une vaine immortalité, il contribue à l’amélioration des conditions d’existence du peuple. (Nokan 2014, 10) L’assimilation culturelle n’est pas le seul forfait des bourreaux. Elle aura favorisé l’exploitation humaine et économique ; chose que David Diop condamne avec le même registre du discours colérique. II.2. L’exploitation humaine et économique Une autre raison de l’indignation de Diop est la maltraitance de ses frères Noirs, victimes d’une exploitation humaine et économique sur leur propre terre. En effet, les Noirs ont été réduits en esclavage au profit des Blancs. D’emblée, au compte de l’exploitation humaine, Diop exprime sa colère dans la dénonciation des exactions du système colonial. Il étale son état d’âme d’homme bouleversé par le tragique de l’existence noire. On en sait plus avec ces vers de son poème « Afrique » : Afrique dis-moi Afrique Est-ce donc toi ce dos qui se courbe Et se couche sous le poids de l’humilité 95

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