AGAPES FRANCOPHONES 2024

Révolte et résilience dans Coups de pilon de David Diop _____________________________________________________________ 97 et dures, rendues violentes, brutales et agressives par leur désir inlassable de gain à l’excès, par leur soif de richesse rapide et abondant au détriment d’autrui. C’est dans une telle atmosphère empreinte de malaise, d’amertume et de désarroi que « les vautours construisaient à l’ombre de leurs serres//le sanglant monument de l’ère tutélaire ». L’expression « à l’ombre de leurs serres » traduit l’idée d’un continent et populations cernés de toutes parts. Cette agressivité employée dans la construction influe sur la qualité dépréciative de l’œuvre réalisée : « sanglant monument ». À travers cette hyperbole, apparaît en filigrane l’idée que l’entreprise coloniale a été édifiée au prix du sang des colonisés. En d’autres termes, les grandes œuvres acquises par les colons au profit de leur métropole, ne sont rien d’autres que l’émanation de la misère extrême des nègres. Au compte de la religion, deux propos nous interpellent dans ce poème de Diop : « À coups d’eau bénite sur les fronts domestiqués », « Et le rythme monotone des Pater-Noster//couvrait le hurlement des plantations à profit ». La lutte anticoloniale a toujours conçu la religion chrétienne comme la plus haute forme de la bestialisation, de la déshumanisation et de l’aliénation physique et psychologique de l’homme noir. Jomo Kenyatta, repris par Gouteux, affirmait que « quand les missionnaires sont venus, nous avions la terre et ils avaient la Bible. Ils nous ont appris à prier avec nos yeux fermés. Quand nous les avons ouverts, ils avaient nos terres et nous avions leur bible » (2006, 65). Ces propos traduisent la supercherie coloniale que représente la religion. Pour endormir la conscience du peuple africain et piller ses richesses, l’Occident fait recours à la religion. En ce sens, Karl Marx (1895) aurait raison de soutenir que la religion est l’opium du peuple. La mystification organisée par l’entreprise coloniale est décriée avec plus de véhémence par Césaire qui donne une claire perception de la colonisation. A ce sujet, il invite chacun à se rendre à l’évidence, sans se leurrer : Qu’est-ce en son principe que la colonisation ? […]elle n’est point ; ni évangélisation, ni entreprise philanthropique, ni volonté de reculer les frontières de l’ignorance, de la maladie, de la tyrannie, ni l’élargissement de Dieu, ni extension du Droit ; […]le geste décisif est ici de l’aventurier et du pirate, de l’épicier en grand et de l’amateur, du chercheur d’or et du marchand, de l’appétit et de la force, avec, derrière, l’ombre portée, maléfique, d’une forme de civilisation qui, à un moment de son histoire, se constate obligée de façon interne, d’étendre à l’échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes. (1970, 6) Cette peinture de la colonisation aide à comprendre la farce du colon qui consistait à voiler ses véritables intentions sous le couvert de la religion. C’est abondant dans le même sens que ces prédécesseurs que Diop construit cette métaphore du colon vautour qui prospère sur un terreau rendu plus propice et favorable par la religion. Avec des 97

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