AGAPES FRANCOPHONES 2025

Métamorphoses du corps et intertextualité catabatique dans Auschwitz et après de Charlotte Delbo 92 camp de concentration et d’extermination, Delbo subit des conditions à peu près (Carasso 2013, 173) aussi atroces que celles des juives : le travail d’esclave, la violence de chaque instant, la soif « plus brûlante que celle du désert » ( A 112), la faim qui « fait briller les yeux » ( A 21), le froid qui anéantit « tous les sens de la vie » ( A 55), le martyre de l’appel « [d]ans la nuit […] dans le froid […] dans le vent » ( A 101), ou au retour des travaux forcés, avec les mortes du jour sur des civières de fortune. Les deux premiers tomes d’ Auschwitz et après , au cœur de notre réflexion dans cette contribution, couvrent l’essentiel des lieux d’enfermement que Delbo a connus : Aucun de nous ne reviendra porte sur Birkenau, Une connaissance inutile mêle les souvenirs de ce dernier cercle de l’Enfer à ceux de Ravensbrück, du camp annexe de Rajsko et de la prison parisienne de la Santé, où Delbo avait été internée après son arrestation. Ces textes testimoniaux s’éloignent de la forme classique du récit de vie, étant composés tantôt de morceaux de prose, tantôt de vers libres, tantôt d’hybrides des deux (comme cela s’observe aussi, à un moindre degré, dans le troisième tome, Mesure de nos jours , où nous puiserons sporadiquement). Fragmentaires et polyphoniques, Aucun de nous ne reviendra et Une connaissance inutile se caractérisent par une unité de la voix narrative, alors que Mesure de nos jours apparaît comme un récit pluriel : les camarades de Delbo y « prennent la parole, anonymement ou en leur propre nom, [et] interviennent à la première personne au travers de récits brefs qui narrent leur vie au retour du camp. » (Jurgenson 2010, 65). Dans notre thèse intitulée Poétique de la métaphore et expérience concentrationnaire. Étude sur la littéralisation du trope (Charlotte Delbo, Primo Levi et Varlam Chalamov ) 38 , nous mettons la vitalité poétique de Dante au fil d’une étude du processus de métaphorisation dans des textes qui sont à la fois des œuvres littéraires et des témoignages des systèmes concentrationnaires nazi et soviétique. En partant des théories selon lesquelles la métaphorisation par la référence, omniprésente dans ce corpus, à la représentation « enfer » permettrait de dire l’indicible de ce réel extrême, nous tâchons de démontrer que les emprunts à l’ Enfe r 39 de Dante et à d’autres figurations de l’outre -tombe acquièrent, en l’occurrence, une référence directe dans la réalité, que l’enfer comme représentation dans l’imaginaire occidental se réfère, on ne peut plus banalement, littéralement , à la réalité. Notre analyse se déploie, pour une grande part, sur le terrain de l’intertextualité, entendue comme 38 École des hautes études en sciences sociales, Paris, 2022. 39 Dante, La Divine Comédie. L’Enfer/Inferno , trad. de l’italien par Jacqueline Risset, Paris, Flammarion (« GF Flammarion »), 2004 [1985]. (Ci-après : Enfer .)

RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=