AGAPES FRANCOPHONES 2025
Métamorphoses du corps et intertextualité catabatique dans Auschwitz et après de Charlotte Delbo 94 dominante, s’insère dans un palimpseste de réminiscences de plusieurs descentes aux Enfers, de sorte que nous pouvons affirmer que l’œuvre de Delbo illustre un des cas où la pratique intertextuelle de cet « emprunt non littéral non explicite » (Bouillaguet 2000, 31) qu’est l’allusion renvoie « à une constellation de textes plus qu’à un texte précis » (Samoyault 2014, 36). Dans cet article, nous mettrons en rapport les textes de Delbo analysés et ceux composant le palimpseste infernal évoqué relativement à certaines représentations du corps : corps des bourreaux, monstrueux par l’horreur qu’il provoque visuellement et par la violence perverse qu’il incarne ; corps des victimes, corrompu au point de devenir méconnaissable sous le coup de ce que Michel Foucault (1997, 230-232) avait défini comme le bio-pouvoir paroxystique du nazisme. 1. Les femmes bourreaux d’Auschwitz : des monstruosités hybrides Auschwitz et après , comme nombre d’écrits des survivantes des camps nazis, est hanté par les gardiennes SS et les auxiliaires prenant part aux supplices quotidiens. Les premières sont couramment désignées par leurs pélerines noires, qui évoquent les ailes des Harpies, des Furies et des démons peuplant les célèbres catabases de la littérature épique – autant de créatures mi-humaines, mi-bêtes : « [l]es SS en pèlerine noire sont passées » ( A 37), « la SS droite dans sa pèlerine noire » ( A 43), « [l]a pélerine noire de la SS s’ est approchée » ( A 46-47), « [l]a SS en pèlerine noire est partie » ( A 47). En outre, ces femmes bourreaux sont métonymiquement associées aux Furies, les divinités vengeresses que les Grecs nommaient Érinnyes, et, parfois, Euménides (« bienveillantes ») par antiphrase euphémiqu e 42 . On rencontre cette dénomination dans deux fragments aux accents dantesques évoquant de véritables rondes de la mort et encadrant, en quelque sorte, le premier tome de la trilogie. Le fragment « Le même jour » relate la course effroyable organisée le 7 février 194 3 43 : après un appel général suivi d’une attente sans fin à 42 Selon le statut que leur conféra Athéna, après l’acquittement du matricide Oreste, pour apaiser leur courroux suscité par la perte de leurs droits dans le châtiment des crimes de sang ; Eschyle, Les Euménides , tome II, texte établi et traduit par Paul Mazon, onzième tirage, Paris, Les Belles Lettres, 1993, pp. 161-171. 43 « Difficile de retrouver la date exacte de ce que les rescapées du convoi des 31000 nommeront “le jour de la Course ˮ . Charlotte parle du 10 février. Marie- Claude Vaillant-Couturier, dans sa déposition au procès de Nuremberg, évoquera le 5. Quant à l’ouvrage de référence de Teresa Swiebocka et Franciszek Piper, Auschwitz, camp de concentration et d’extermination ,
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