AGAPES FRANCOPHONES 2025
Métamorphoses du corps et intertextualité catabatique dans Auschwitz et après de Charlotte Delbo 96 « trois furies infernales, couleur de sang ; […] “Regarde ˮ , me dit- il, “les Érinnyes féroces. La première est Mégère, du côté gauche ; celle qui pleure à droite est Alecto, et Tisiphone est au milieu ˮ […]. » (IX v 38, 45-48 p 93). Dans l’ Énéide , Virgile cite la célèbre triad e 44 tout en suggérant que les Furies seraient assez nombreuses pour former une « troupe » : « […] Aussitôt Tisiphone, Avec son fouet vengeur, bondit sur les coupables, Les flagelle et, tendant contre eux de sa main gauche Ses farouches serpents, elle appelle la troupe De ses terribles sœurs. […]. » (VI v 569-573 p 189-190). La monstruosité des tortionnaires décrites par Delbo est d’autant plus saillante que les lanières et les ceinturons qu’elles brandissent rappellent, avec leur forme serpentine, l’attribut physique emblématique des Furies : leur chevelure de serpents. De plus, les bourreaux de Birkenau manient le bâton et le fouet, armes chères aux infernales Sœurs. Les démons cornus de Malebolge, l’« enclos maudit » à l’intérieur duquel Dante place les Fraudeurs, sont pourvus d’un arsenal similaire, comportant fouets et lan ières (XVIII v 35-36, 64-65 p 167 ; v 79-81 p 169). Outre de permettre aux pulsions sadiques et meurtrières de se déchaîner, les armes de frappe utilisées contre les déportées participent doublement à la déshumanisation de celles-ci : d’une part, elles parachèvent la dégradation de la communication linguistique opérée au sein de l’univers concentrationnaire, où les victimes sont réduites à des bêtes de somme, avec lesquelles « il n’y [a] pas de différence essentielle entre le hurlement et le coup de poing » (Levi 2008, 90) ; d’autre part, elles contribuent à la réification des déportées, utilisées pour tenir à distance ces dernières, potentiels foyers de propagation des infections qui sévissaient dans les camps (Necek 2022, 153). 2. Figurations des mutations corporelles des damnées d’Auschwitz Dans l’œuvre testimoniale de Delbo, l’imagerie infernale greco - latine et dantesque est réactivée non seulement dans les figurations des femmes bourreaux mais aussi dans celles des mutations 44 « La sombre Nuit mit bas deux funestes jumelles/Sœurs de Mégère l’infernale : les Furies. » (XII v 846-847 p 368).
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