AGAPES FRANCOPHONES 2025
Paraskevi NASTOU 97 corporelles subies par les damnées de cet enfer terrestre. La plus élaborée du point de vue stylistique, en l’occurrence virgilienne, se laisse lire dans le passage du fragment « Le lendemain » décrivant l’évacuation des mortes du block 25 (l’antichambre d e la chambre à gaz), mêlées aux cadavres vivants qui s’agrègent en un cri sans so n 45 l orsque l’horreur face à leur sort imminent atteint à son paroxysme : « Elles crient et nous n’entendons rien. […] Elles crient vers nous sans qu’aucun son nous parvienne. […] Chacune est un cri matérialisé, un hurlement – qu’on n’entend pas. » ( A 55-56). « […] des têtes rasées […], qui éclatent de cris, des bouches tordues de cris qu’on n’entend pas, des mains agitées dans un cri muet. » ( A 56- 57). « Elles hurlaient parce qu’elles savaient mais les cordes vocales s’étaient brisées dans leur gorge. » ( A 57). « Dans l’enfer, le cri ne devient jamais parole : il reste un cri pétrifié. » (Moyaert 1994, 137). De même que l’est le cri de la déportée tuée par le chien SS dans le fragment « Un jour » : il se confond avec le cri muet émis par la narratrice devant la scène atroce – lequel se superpose au râle du chien de son enfance qui surgit dans samémoire : « La femme crie. Un cri arraché. […] Je sens les crocs du chien à ma gorge. Je crie. Je hurle. Aucun son ne sort de moi. […] Maman, Flac est mort. […] Il y a eu un râle qui n’a pas pu sortir de sa gorge et il est mort. » ( A 48) Le lecteur connaisseur de l’ Énéide se souviendra peut- être, au fil des lignes que nous venons de citer, du cri évoqué dans cette scène de la descente d’Énée aux Enfers : « Mais les chefs grecs et les guerriers d’Agamemnon, En voyant le héros et ses armes dans l’ombre Qui brillent, sont saisis d’une immense terreur. Les uns tournent le dos, comme ils fuyaient jadis Vers leurs vaisseaux ; ceux-là poussent un faible cri : La clameur commencée expire dans leur bouche. » (VI v 484-489 p 186). 45 Nous rejoignons l’analyse de Fiona Cox (2011, 196) sur l’enfer féminin que dépeint Monique Wittig dans Virgile, non : « Ces cris de haine contrastent avec le silence pétrifié des damnées, mutilées par clitoridectomie et dont l’immobilité terrifie Wittig. » [“These screams of hate contrast to the petrified silence of the damned, who have been mutilated by clitoridectomy and whose stillness terrifies Wittig.”], traduit par nous.
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=