AGAPES FRANCOPHONES 2025
Métamorphoses du corps et intertextualité catabatique dans Auschwitz et après de Charlotte Delbo 98 Des conditions climatiques extrêmes contribuent à l’aspect dantesque d’Auschwitz. C’est dans un enfer de glace qu’étaient « murées » ( A 57) vivantes ces milliers de femmes « statufiées par le froid, sur ce socle de glace qu’étaient [leurs] jambes soudées à la glace du sol » ( A 58), durant le rassemblement du jour de la Cours e 46 . Le champ lexical du froid est prégnant dans ce fragment d’ Aucun de nous ne reviendra où retentissent les échos du neuvième cercle de Dante, avec ses damnés figés dans la glace du Cocyte – « […] un lac à qui le gel/donnait l’aspect du verre, et non de l’eau. » (XXXII v 23-24 p 287) La narratrice s’attarde longuement sur cette impression : « Les colonnes s’enfoncent […] toujours plus loin dans la lumière de glace. […] Nous sommes prises dans un bloc de glace dure, coupante, aussi transparent qu’un bloc de cristal. […] Il nous faut longtemps pour reconnaître que nous pouvons bouger à l’intéri eur de ce bloc de glace où nous sommes. […] Prises dans un bloc de cristal au -delà duquel, loin dans la mémoire, nous voyons les vivants. […] Transportées d’un autre monde, nous sommes d’un coup soumises à la respiration d’une autre vie, à la mort vivante, dans la glace, dans la lumière, dans le silence. » ( A 52-55). Au souvenir des damnés congelés de la Caïne, le narrateur de l’ Enfer déclare : « […] depuis ce temps je tremble/et le ferai toujours, à voir des eaux gelées. » (XXXII v 71-72 p 291) Dans Aucun de nous ne reviendra , ces vers résonnent quand Viva trouve la force de dire, dans les conditions que nous venons d’exposer : « Je n’aimerai plus les sports d’hiver. » ( A 54). Il en va de même dans Mesure de nos jours : revenue d’Auschwitz avec un voile au poumon, et devant supporter l’exposition au froid en vue de sa guérison, Gaby se remémore les paroles d’une camarade : « Si jamais je rentre, je ne laverai pas la salade à l’eau froide, en hiver. Je prendrai de l’eau tiédie. » ( M 172). Certaines des mutations observées sont associées à l’aspect excrémentiel d’Auschwitz. Dans l’enfer dantesque, le lieu excrémentiel par excellence est la deuxième fosse de Malebolge, « hideux cloaque d’immondices où sont plongés les flatteurs » (Ratisbonne 1870, 235). L’extrait suivant de l’ Enfer est un des endroits de La Comédie où Dante déploie des vulgarismes relevant d’un registre éminemment scatologique : « Les rives étaient encroûtées de moisi, car les relents d’en bas s’y empâtent, offensant à la fois les yeux et l’odorat. […] je vis des gens plongés dans une fiente 46 Cf. supra.
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=