AGAPES FRANCOPHONES 2025
Paraskevi NASTOU 99 qui semblait tirée des latrines humaines. […] de cette souillon échevelée qui se griffe là de ses ongles merdeux, et tantôt s’accroupit et tantôt se redresse. C’est Thaïs, la putain […]. » (XVIII v 106-108, 113-114, 130-133 p 171). La représentation de l’héroïne de la comédie L’Eunuque de Térence aux quatre derniers vers trouve des résonances dans « Le ruisseau », un fragment d’ Une connaissance inutile qui décrit les ablutions autorisées un jour où la colonne de Delbo avait été emmenée travailler près d’un cours d’eau. L’évocation des puanteurs des corps en proie aux affres de la diarrhée est d’autant plus saisissante qu’elle est placée en antithèse des sensations olfactives qu’on peut ressentir dans des champs au printemps : « Oui, ce qui m’étonne, c’est que l’air n’ait pas eu la moindre odeur de printemps. Pourtant, des bourgeons, de l’herbe, de l’eau, cela doit bien sentir quelque chose. […] Il est vrai que je ne me rappelle pas non plus mon odeur, quand j’ai retroussé ma ro be. Ce qui montre bien que mes narines étaient encrassées par notre propre puanteur et qu’elles ne sentaient plus rien du tout. » ( U 56). Par une écriture crue et détachée, Delbo restitue la toilette grotesque qu’elle effectue dans ce ruisseau dont l’eau lui « venait à peine au-dessus des chevilles » ( U 59). Elle n’épargne rien au lecteur : « Et ce jour- là, près du ruisseau, j’ai ôté ma culotte empesée par la diarrhée séchée – si vous croyez qu’il y avait du papier ou quoi que ce soit, avant que l’herbe repousse… – et je n’ai pas été écœurée par l’odeur. » ( U 59) L’horreur perpétuelle des dérèglements gastro - intestinaux est emblématique de la dégradation des fonctions physiologiques des suppliciés de l’univers concentrationnaire en vue d’ôter toute dignité : « On peut faire d’un être humain un squelette o ù gargouille la diarrhée » ( U 88). Dans Une connaissance inutile , « Le ruisseau » forme un pendant au fragment « Boire », qui le précède de peu et dont il est séparé par un bref interlude poétique. « Boire » renvoie aux vers relatant les tourments des faux-monnayeurs dans le huitième cercle de Dante, qui réalisent, « en termes médiévaux, une description techniquement exacte de la physiologie de l’hydropisie » (Durling
Made with FlippingBook
RkJQdWJsaXNoZXIy Mjc3NjY=