AGAPES FRANCOPHONES 2025

Métamorphoses du corps et intertextualité catabatique dans Auschwitz et après de Charlotte Delbo 100 1998, 394 ) 47 . Delbo expose pour sa part de manière clinique les symptômes de la déshydratation infligée à Auschwitz : « Mes lèvres étaient déchirées, mes gencives gonflées, ma langue un bout de bois. Mes gencives gonflées et ma langue gonflée m’empêchaient de fermer l a bouche, et je gardais la bouche ouverte comme une égarée, avec […] les pupilles dilatées, les yeux hagards. » ( U 42) De même que l’hydropique de Dante « convoite […] un filet d’eau » (XXX v 63 p 271), de même la narratrice d’ Une connaissance inutile perd la tête à la seule « vue d’une flaque, d’une coulée de boue un peu liquide » ( U 43). Conclusion Dans cet article, nous avons interrogé les liens intertextuels entre la trilogie Auschwitz et après et les grandes œuvres de la littérature catabatique occidentale à l’égard de figurations du corps féminin issues d’un enfer non plus fictif mais bien réel. Les images des Furies – explicitement présentes sous la plume de Delbo – , des Harpies et des démons ailés suppliciant les pécheurs s’imposent aisément vu les convergences morphologiques entre ces entités monstrueuses et les femmes bourreaux d’Auschwitz -Birkenau. Avec elles, des pans entiers des fonds gréco-latin et dantesque surgissent dans la mémoire et l’imagination du lecteur à même d’y puiser. Quant aux mutations corporelles subies par les victimes de la violence concentrationnaire, l’activation de l’in tertexte qui nous occupe ici procède d’une élaboration scripturale donnant parfois lieu à des métamorphoses littéraires, comme celles illustrées par le motif du cri muet , ou encore par ces séquences rapprochées des membres des corps violentés qui ploient telles des fleurs mourantes, rares exemples de « métaphores vives » (Ricœur 1975) chez Delbo : « Les doigts se déplient […], c’est la neige qui fleurit en une anémone de mer décolorée. » ( A 32). « Et la main se tordait vers nous dans un appel désespéré. […] une étoile mauve fanée sur la neige. » ( A 42). « Sa main retombe, sa nuque ploie. Une tige fragile qui devrait se casser. » ( A 45). Comment ne pas y entendre un autre écho virgilien, non plus du voyage d’Énée dans l’au -delà , mais de ce passage de l’ Énéide où l’on voit déferler une violence sanglante, peu avant l’assaut contre le campement des Troyens : la mort d’Euryale. 47 « in medieval terms, a technically exact account of the physiology of dropsy » (traduit par nous).

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