AGAPES FRANCOPHONES 2025
Jacqueline BRETON 107 cinq ans ne sait pas qu’il voit sa mère pour la dernière fois, se réjouissant avant tout de revoir ses cousines. Ce sont des adieux ratés, dont il garde peu de souvenirs et qu’il raconte avec une certaine sécheresse, avec cette écriture blanche qui est en réalité une barrière contre les affects. De même, lorsqu’il raconte la disparition de sa mère qu’il apprendra bien plus tard, c’est au vocabulaire des papiers officiels, au jargon des documents administratifs qu’il aura recours. Ce style perecquien peut sembler froid, sec, neutre ; or le livre est très émouvant, car la tristesse se fait entendre « de manière oblique », pour reprendre l’expression de Philippe Lejeune, le fameux théoricien de la littérature, spécialiste de l’autobiographie. D’ailleurs, ce style blanc n’exclut pas l’humour que Romain Gary qualifiait de « politesse du désespoir » et qui est en fait une sorte de défense contre les émotions latentes. Ainsi, lorsque Perec écrit : « Elle fut prise dans une rafle avec sa sœur, ma tante. Elle fut inte rnée à Drancy le 23 janvier 1943, puis déportée le 11 février suivant en direction d’Auschwitz. Elle revit son pays natal avant de mourir. Elle mourut sans avoir compris », on ressent aisément à quel point ce trait final d’humour noir souligne l’absurdité de la vie de sa mère, qui quitta la Pologne antisémite pour y retourner, victime de l’antisémitisme de son pays d’adoption. Tragique ironie du sort. Commence alors pour Georges Perec à Villars de Lans l’expérience angoissante du vide, du silence, du non -dit, avec la peur obsessionnelle d’oublier : « Ce qui caractérise cette époque c’est avant tout son absence de repères : les souvenirs sont des morceaux de vie arrachés au vide. Nulle amarre. Rien ne les ancre, rien ne les fixe. Presque rien ne les entérine. Nulle chronologie sinon celle que j’ai, au fil du temps, arbitrairement reconstituée. [...] Il n’y avait ni commencement ni fin. Il n’y avait plus de passé, et pendant très longtemps il n’y eut pas non plus d’avenir ; simplement, ça durait. On était là ». (W, 98). En effet, envoyé loin du danger et du drame, il est élevé par Esther et David Bienenfield qui, pour le préserver, ne lui disent rien du sort de sa mère : le sujet est tabou : « Il faut oublier »lui intime-t- on… Or, l’affection de sa mère lui manque cruelle ment : « Moi, j’aurais aimé aider ma mère à débarrasser la table de la cuisine après le dîner. Sur la table, il y aurait eu une toile cirée à petits carreaux bleus ; au-dessus de la table, il y aurait eu une suspension avec un abat- jour presque en forme d’assiett e, en porcelaine blanche ou en tôle émaillée, et un système de poulies avec un contrepoids en forme de poire. Puis je serais allé chercher mon cartable, j’aurais sorti mon livre,
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